Tu as peur ?

[J570 APA, J494 ASA]

– Tu as peur ?

– Oui

– Tu as peur de moi ?

Oui. Non. Je ne sais pas. Dans la chaleur de ce lit, au creux de son épaule, je sais que je ne risque rien. Je m’enfonce un peu plus dans l’asile de ses bras. Je ne risque rien. Son odeur et la douceur de sa peau contre ma joue m’apaisent un peu.

Et pourtant la terreur est là. Nous n’aurions pas dû. Jouer à ce jeu. Pourtant j’ai pleinement confiance en lui. C’était si doux. Mais nous n’aurions pas dû. Pas avec la terreur qui est remontée.

– J’ai peur. J’ai tellement peur, tu sais.

Réponse en attente

[J566 APA, J490 ASA]

Si je vais bien depuis qu’on a tenté de me violer ou si je vais bien depuis que le mec qui m’a proposé de recommencer à avoir une pratique sexuelle a profité de mon état de choc pour mimer un viol, se sentir enfin fort, quelques minutes de pouvoir alors que je pleurais sous les coups dégueulasses de sa langue sur mes seins, alors qu’il m’enfonçait sa langue au fond de la gorge à défaut d’être capable de me pénétrer. Vas y montre moi comment tu te défends.

Alors puisque cela t’intéresse, les mois passent mais je n’oublie pas.

Le 9 juin 2017

Au mieux c’était de l’indifférence, au milieu une tentative prétentieuse de me guérir et au pire l’occasion de te sentir fort et dominant au moins une fois dans ta vie. Un jour, je le ferai. Un jour, je tuerai des femmes. Sans s, il n’y avait pas de conditionnel dans le son de ta voix.

Une blague de mauvais goût ? Peut être … Mais ma peur après, la terreur, le rappel à l’agression, chez quelqu’un de normal cela aurait fait réagir. S’excuser. Mais non, toi, tu n’as peut être rien vu et alors cela fait de toi un monstre d’égocentrisme. Or, je pense qu’au contraire tu l’as vu et ne voulais pas en démordre. Tu me l’as répété : Je ne rigole pas. Oui, tu l’as vue cette peur et ça, ça t’a plu.

Enfin, une faiblesse. Enfin dominer. Mais tout en restant protégé. Ne pas trop en dire. Je ne t’empêche pas de partir. Laisser juste un climat de peur s’installer, le doute planer et foncer dans la brèche. Une attaque sans risque.

Sans l’autre agression, jamais je n’aurais eu peur de toi. Et toi, sale charognard, tu profites de ça ? L’autre au moins avait le courage de m’affronter en face. L’autre au moins était un homme.

Je me rappelle aussi mes mots lorsque je t’ai demandé de ne pas rire avec de telles menaces, menaces que tu t’es empressé de confirmer. Et bien fais attention, tu ne sais jamais sur qui tu tombes. En me répondant, je sais, je ne suis pas sûre que tu aies saisi le sens de ces mots. Ce n’était ni une parade, ni un conseil, ni même un avertissement. C’était une promesse. Un jour, alors que tu auras ignorer le non d’une toute jeune fille comme tu les aimes, niaises et admiratives devant le physicien derrière lequel se cache l’adolescent attardé que tu es. Un jour, si elle prend peur et n’ose oser la voix et donc que tu continues, cette jeune fille aura un père, un frère, ou une mère comme moi et là, je te promets, tu ne sais jamais sur qui tu tombes.

Promis.

Un petiot coucou de loin !

[J566 APA, J490 ASA]

6 heures du matin. Réveil. Réflexe. Connexion à internet.

Un message. Une fraction de seconde j’imagine un message d’amour. Une fraction de seconde avant de voir son nom apparaître. J’ouvre.

Un petiot coucou de loin !
J’espère que tout va bien.
Belle route !

La peur est la première à venir. La panique. Et mon amour qui n’est pas là, à sa place auprès de moi. Je lui écris.

Xanax.

Je fume dehors. Il fait froid. Il me rappelle, inquiet.

Ne vas pas travailler Reinette.

Si, je vais aller travailler. Il ne me reprendra pas ça. Pas encore.

Ne fais rien. Ne lui réponds pas.

La terreur encore. Il est là. Il tient à me le faire savoir. Un message de loin et pourtant… Un message qui dit je suis là. Je ne t’ai pas oubliée. Moi non plus, je ne l’ai pas oublié. Enterré tout au plus sous le temps et les montagnes d’amour que j’ai reçues depuis quelques mois. Sous tout ce travail pour extirper mon corps de son immonde emprise afin de le donner à un autre et, ainsi, me le rendre à moi. Pour refaire confiance. Pour me laisser aller à aimer dans toutes les sens du terme et tout l’abandon que cela demande.

Un message qui nie cette soirée du 9 juin. Qui nie ma terreur. Qui nie son plaisir à me voir perdre le contrôle sous le coup de la panique et en avoir l’exclusivité pleine. Un message qui dit : tu es encore à ma portée.

J’ouvre l’enveloppe stérile du scalpel. Peut-être cela me calmera. Non, je ne finirai pas son travail. Il n’atteindra plus mon corps. Je ne serai plus son subalterne. Coupant ce corps qui après cette nuit sombre est devenu le sien. Non. Tu réveilleras ma terreur, mais pour atteindre mon corps, il faudra le faire toi-même et en personne.

Ne fais rien. Ne lui réponds pas.

Ces mots galopent dans ma tête. Ne rien faire. Attendre, à sa merci ?

Cela aurait fait 10 ans

[J565 APA, J489 ASA]

Cela aurait fait 10 ans.
10 ans sans fumée.
10 ans à dire pas celle là, tu fumeras la prochaine.
10 ans.

Et non. Encore un anniversaire que je ne fêterais pas.

Trop de stress. Trop d’angoisses. Trop à tenir. Tenir la journée. Tenir le boulot. Trop à retenir. Retenir son envie de rester au lit. Retenir son corps qui s’effondre. Retenir toute cette angoisse. Retenir comme un barrage éprouvé par la force tranquille mais constante d’une gigantesque masse d’eau se pressant contre son flanc.

Alors pour tenir, on lâche ça. On la fume cette clope. Puis celle d’après. Puis celle encore d’après. Une seconde de plaisir. On goudronne le mal, la tristesse, le dégoût, la honte. Une seconde de plaisir…

Puis le dégoût, la nausée, cette boucle infernale où tu te hais, te sens nulle et que pour pas le ressentir une seconde, pour lâcher prise, pour ne pas tenir, tu fais un truc mauvais qui te pousses à te sentir encore plus mal.

Hypnose

[J561 APA, J485 ASA]

Le décompte recommence. Un, deux. Je descends les étages de cette tour qui m’amène à l’intérieur de moi. Trois, quatre. Il le faut. Cinq, six. Prendre cet escalier en colimaçon pour aller la voir. Sept, huit. Il faut aller sauver mon angoissée. Neuf, dix.

Le cri. Encore ce cri. Le même dédale sombre que j’emprunte tous les jours guidé par lui. Il ne dit rien et pourtant ses mots vous déchirent l’âme. Une peur pure. Concentrée. Essentielle.

J’arrive dans la pièce. Je la connais maintenant. Le trou. L’angoissée. Mon psy dit que le chemin sera long avant que le trou ne se remplisse.

En parlant avec mon amour, j’ai dit qu’il a toujours été là. Qu’il s’était refermé. Que je savais le gérer. Le réduire. Au minimum. Et ne plus tomber dedans ou en sortir rapidement. Mais l’agression l’a réouvert. Ce trou noir. Cette abyme. Pute. Grosse. Moche. Faible. Les monstres des profondeurs remontent et agrippent mon angoissée. La broient. Lui arrachent des chaires.

Alors je sors mon angoissée. Mais cette fois quelque chose est différent. Alors que je fais l’exercice tous les jours. Mon angoissée a rétréci. Et ses cris d’angoisse sont plus aigus.

Toujours aussi translucide et lisse, mon angoissée a la forme d’un enfant. Alors je la serre. Je la prends. Je lui susurre des mots apaisants. Je suis là mon angoissée. Je suis là. Tout va bien. Je t’avais dit que serai là et dès que je peux je viens.

Alors, mon angoissée se calme. Le trou est là, bien que je ne le voie pas vraiment. Mais est-il vraiment là ?

Peut-on vraiment avoir un trou à l’intérieur de soi ? Un gouffre ? Synonyme de danger, de mort et de froid. Je l’ai dit, mais peut-on vraiment avoir ça en soit ? Peut-on vraiment avoir du danger en soi ? Être du danger pour soi ? Être source de souffrance ? Contre soi ? Alors, je regarde l’angoissée qui s’est endormie et je ne distingue plus vraiment le trou.

Et si le trou n’existait pas ? Si il n’était qu’une projection de mon angoissée. Une projection terrorisante, effrayante, faisant naître une peur réelle, certes. Mais si l’objet de l’angoisse, lui, n’existait pas ? Car je ne suis pas en danger. Mes angoisses ne sont pas couplées à un danger réel.

La contrainte du chômage ? La menace ? Ils m’ont fait tellement pire. Cela ne peut me faire de mal. Tous ces éléments qui entrent en résonance comme le jargonnise mon psy ne sont pas de vrais dangers. L’interaction avec les autres ? Que mon travail soit mauvais ? Que je ne respecte pas les délais ? Qu’untel ne soit pas content ? Tout ça ce n’est rien face à la vraie peur, à la vraie contrainte. Son poids sur le mien. Son sexe voulant entrer en moi. Ses mains maintenant mes poignets, agrippant ma mâchoire. Ces phrases percutantes. Tu aimes la bite. J’ai envie de toi. Ça c’est de la contrainte. De la terreur. Et la menace ? Et bien sanctionnez moi ! Coupez moi les vivres ! Rappelez moi à l’ordre, à la règle, à la loi, à vos exigences professionnelles ! Un jour je tuerai des femmes. Un jour, je découperai des femmes en morceaux que j’éparpillerai comme un puzzle. Ça c’est de la menace. Ça c’est terrorisant !

Alors que je serre ma petite angoissée dans le bastion protecteur de mes bras, mon idée se précise. Et si elle, qui est venue d’un vrai danger, d’une vraie menace, d’une vraie contrainte ; elle qui a toutes les raisons d’exister ; elle qui est née de la peur de se faire violer, de la peur de mourir, de se faire exproprier son corps ou sa vie et si elle voyait des monstres derrière des ombres ? Si comme les enfants, une fois la nuit venue, elle était terrorisée par l’ombre d’un porte-manteau, d’une armoire, d’une veste mal rangée ? Si elle se trompait ?

Et alors que je serre mon angoissée contre la chaleur de ma poitrine, l’évidence me frappe : il est temps d’allumer la lumière.

Hypnose

[J557 APA, J481 ASA]

À dix, vous passerez cette porte. Une porte lumineuse.
1
Une fois entré, vous y visualiserez votre état actuel.
2
3
Cette hypertension.
4
5
Votre cœur, vos artères,
6
7
Réaliste
8
9
Ou non
10

Une voix, hurle. À l’aide. Un cri déchirant. Une puissance de fins de force. Une voix à bout.

À l’aide !

Il fait sombre. Un dédale.
Toujours ces cris. Cet appel désespéré. Un cri de noyé.

À l’aide !

Toujours plus loin. Plus sombre. La voix de fait de plus en plus proche alors qu’elle s’essouffle.

À l’aide !

Enfin, une pièce. Un trou noir, glacé, entouré d’une minuscule bordure. De quoi tenir à peine sans tomber.

À l’aide !

Elle est là, la chose plaintive. Dans le liquide sombre qui emplit ce trou. Son corps blanc, luminescent, transparaît dans l’écume.

À l’aide !

Elle tend un bras désespéré. Je l’attrape, la tire à moi. Sur ce rebord ridicule.
Imaginez maintenant comment vous voudriez que votre corps soit.

Je la prends dans mes bras. Son corps lisse et blanc. Si impersonnel et pourtant je la reconnais. Ma vieille amie. Mon angoisse. Je la sers.

Je suis là. N’ai plus peur.

Je sens son corps saccadé de cette peur de noyé. Épuisé par cette nage frénétique pour ne pas couler.

Je suis là. Repose toi sur moi. Je suis là maintenant.

La respiration saccadée s’apaise. Son corps se fait plus lourd contre le mien.

Je suis là. Je ne te laisserais pas te noyer.

Encore un peu plus de poids.

Je suis là. Si il faut vomir tout ce que l’avale pour te calmer. Prendre des médicaments. Venir dans cette grotte chaque soir, te sortir de ce trou, je le ferais.

Tu as peur. Tu ne peux te reposer. Coincée que tu es au bord de ce trou. Sur ce rebord infâme. Chaque faux pas, chaque faiblesse, impitoyablement te fais tomber dans cet abime. Et usée comme tu es tu ne peux plus remonter.

Ma douce, ma belle angoisse. On me dit que tu partiras. Que tu t’évanouiras. Que le temps t’effacera.

Nous savons toi et moi que c’est faux. Qu’après ce que nous avons vus, qu’après ce qu’ils nous ont fait, qu’après tu ne pourras pas partir. Que nous sommes toi et moi liées jusqu’à la mort. Et que tu ne t’éteindras qu’en même temps que moi.

Ils ont ouvert ce trou infâme en nous. Et tu es condamnée à tourner autour jour après jour, nuit après nuit.

Mais ma belle, ma douce condamnée, tu n’es pas seule. Je suis là. Je prendrai le temps de descendre au bord de ce trou autant qu’il le faudra. Je viendrai t’en sortir. T’apprendrais que nous devenons plus fortes. Que nous tombons certes, mais que nous savons ressortir. De plus en plus vite. De plus en plus efficacement. Alors ma belle angoissée, tu auras moins peur de la morsure du froid de l’abîme. Je t’apprendrai à attendre. À faire la planche sur l’abîme sans craindre sa profondeur. Je t’apprendrai à me refaire confiance. Cela ne sera que transitoire.

Tu as souvent bu la tasse. Tu t’en enfoncée dans cette noirceur. Mais plus jamais je ne t’ignorerai.

S’il faut venir tous les jours t’en sortir, je serai là. S’il faut élargir ce bord ridicule à à main nue quitte à m’arracher les ongles, je le ferai.

Je serai là.

Autocentrée au foyer

[J557 APA, J481 ASA]

Maintenant, l’angoisse c’est tous les jours. Chaque matin, elle monte, elle monte, elle monte. Avec cette envie qu’on me foute la paix. Qu’on me laisse me lover contre mon canapé, lire, faire des confitures, écrire, écouter de la musique, jardiner, marcher. Qu’on me laisse faire une orgie de moi-même. Changer de job, devenir autocentrée au foyer. N’avoir plus aucune attente à répondre, plus aucune interaction à remplir, rien. Moi et moi-même 42 heures par semaine. Car moi et moi-même nous entendons bien, avons le même rythme, supportons nos silences, notre manière de travailler par à coup, notre absence d’inquiétude face au travail, aux tâches administratives. Moi et moi-même sommes une super équipe. Moi et moi-même nous lèverons tôt ou pas. Ferons une sieste ou pas. Mangerons ou pas. Travaillerons entre 19:00 et 22:00 parce que nous en aurons envie. Libérées, nous nous mettrons à créer. Deviendrons super productives. L’esprit enfin libre de produire quand cela vient et non quand cela doit.

Moi et moi-même seront plus qu’heureuse de devenir une autocentrée au foyer.

Lettre à l’indéfini

[J556 APA, J480 ASA]

Tu m’as demandé l’autre soir Mais qu’est-ce qui m’angoisse. Comment te répondre à toi qui arrive après. Tellement après les faits. Je vais essayer.

Nouveau job, reprise, nouveaux horaires, nouvelles interactions, nouvelle interaction, bouleversements, déséquilibres, chamboulements. C’est difficile à comprendre. Tout ceci est tellement complexe, tellement imbriqué. J’ai pas de réponse claire, concise à donner. Il n’y a pas que ces deux nuits, il y a ma vie d’avant et surtout ma vie d’après. Les remarques permanentes entendues ou interprétées, devenir la victime, celle qui n’a pas su se défendre, les sous-entendus, radar imparfait, incapable d’analyser les intentions des autres, faille interne, faiblesse ultérieure. Et ce flou qui s’installe. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Est-ce vraiment arrivé ? Ai-je mal interprété ? L’ai-je cherché ? Mon état n’est-il pas trop fort ? Est-ce que je sur-réagis ?

Quand on te martèle une nuit à coup de violence, une autre à coup de menace, que ce n’est pas toi qui décide, ni de ton corps – Tu auras beau te défendre tu n’es ni assez forte, ni assez intelligente pour empêcher ça. -, ni de ce que tu veux – Allez, on le sait qu’en vrai c’est ce que tu veux. Ce n’est pas un viol puisque que tu aimes la bite. -. Que tu ne maîtrise plus rien et que par la suite, à coup de petits renforts négatifs, toi qui n’as pas su te défendre, toi la faible, toi qui n’a pas compris, toi qui a mal interprété leurs intentions et bien tu l’internalises.

Et tu entends aussi que ça devrait être passé. Que ce n’était pas si grave. Que ça doit venir d’autre chose. De toi. Alors tu t’interroges. Tu te dis et si c’était vrai. Et si cela venait de toi vraiment ? Après tout, tu as le bagage génétique et environnemental. Fille de dépressive et d’alcoolique, après tout, ceci n’était peut être qu’un révélateur de ta nature profonde de malade mental. Tu n’es pas une personne forte à qui il est arrivé des événements traumatisants. Tu es une personne faible, déjà diminuée psychologiquement incapable de faire face à des événements tristes, certes, mais sans gravité. Car à entendre, mon état ne peut pas s’expliquer par ce que j’ai vécu. D’autres se sont remises plus vite. D’autres à qui il est arrivé pire.  Et certainement qu’après, tu entends encore et encore les mêmes remarques même là où elles ne sont pas.

A force, tu n’arrives plus. Tu ne peux plus répondre à des exigences.Tu ne sais plus. Tu es nulle. Et puis tu ne te sens plus capable de comprendre ce qu’on attend de toi. D’interpréter les interprétations des autres. As-tu seulement une valeur à leurs yeux ?

Tu ne peux plus laisser l’angoisse de côté pour travailler. Une journée, une demi-journée, même une heure. Ton unité de vie devient la seconde. La fin de la journée c’est loin. Passons cette heure là, puis la suivante. Heureusement, on ne peut souffrir qu’une seconde à la fois. L’angoisse devient une marée noire et visqueuse qui peu à peu t’ensevelit. A force tu ne sais plus pourquoi. Cela n’a plus de lien avec la réalité. Juste une marée noire qui te submerge et te dis que tu es nulle, inapte, incapable. Tu ne vas pas y arriver. Tu ne vaux rien. Alors tu vas travailler tant bien que mal. Rentre à midi dormir. Dors, dors et redors parce que c’est tout ce que tu arrives à faire en plus de travailler. Tu ne vas pas y arriver. Et la prophétie se réalise.

Un jour, tu as si mal dans la poitrine que tu n’arrives plus à respirer. Tu ne vas pas y arriver. Tu manques littéralement d’oxygène. Et cette douleur persistante. Chaque battement te faisant atrocement souffrir. Un poids écrasant posé sur ton sternum. Une pression à crever. Pourtant on compte sur toi, dans une demi-heure, un cours commence et c’est toi qui prépare le matériel. La prof compte sur toi, les élèves comptent sur toi. Mais toi, toi, tu es cachée sous un bureau parce que tu n’en peux plus. Tu as tout essayé pourtant. Tu as fait un tour dehors. Fais de la relaxation. Respiré. Plugué tes écouteurs sur tes oreilles. Rien y fait. Tu n’y arrives plus.

Et alors arrive le moment où tu dois expliquer. Répondre aux questions. Quelle maladie ? Péricardite. Bactérienne ? Et là, va dire que non. Va dire que c’est ton angoisse qui fait ça. Les mois se sont écoulés. Va expliquer que tu n’y peux rien, n’y comprends rien mais que c’est là. Que oui, tu as essayé de soigner ton angoisse mais que non tu as pas trouvé ce qui te fallait. Que oui, ça a beau être dans ta tête, c’est ton corps qui n’en peut plus.

Et accepte d’être faible, de te médicamenter. Va accepter que ce que tu as est décrit page 227 du DSM V, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Va accepter que tu es comme tes parents, pas mieux. Sauf que eux, ont eu la décence de continuer à travailler. Mais toi pas. Toi tu t’arrêtes. Toi, tu fais porter ta faiblesse psychologique sur les autres. C’est ta faute mais c’est eux qui doivent travailler plus. C’est ta faute mais tu n’arrives plus ni à être efficace au travail, ni à être une bonne amie, ni rien. Tu es rien. Tu ne fais plus rien. Tu ne vaux plus rien.

Et c’est pas tellement que tu crains pour le travail mal fait, que tu sois perfectionniste, ça tu as compris il y a longtemps que ça servait à rien. Les cours se feront sans toi, les préparations aussi et tu sais très bien que si tu t’étais cassé la jambe cela ne t’angoisserait pas. Ce qui te fait peur c’est que c’est dans ta tête. Et qu’une jambe, c’est 6 semaines pour les os et quelques mois pour la rééducation. On le sait. C’est programmé. On récupère. Mais une tête. Ça se répare comment ? Y a rien qui a l’air de marcher. Le temps ? C’est quoi ça le temps. Et est-ce que j’ai le temps d’ailleurs ? Des thérapies , j’essaie ma y a rien qui marche. Et si une tête ça se réparait pas ? Et si je ne redevenais plus jamais celle que j’étais avant ? Et si ça s’empirait ?

Je ne serai plus jamais celle que j’étais avant. L’angoisse ne partira pas. Je vais apprendre à la gérer. Trouver des adaptations. Comprendre mon nouveau fonctionnement. Mes nouveaux besoins. Ça pourra éventuellement s’améliorer. Ou pas. Je vais devoir apprendre à vivre avec ma nouvelle tête. Mais le deuil de celle que j’étais est dur et la comparaison permanente entre les deux en gros défaveur pour la nouvelle venue. Et j’ai peur, peur continuellement de me noyer encore dans cette mer d’angoisse qui te terrorise, t’englue, t’oblige pendant deux semaines à ne faire que dormir, à rester au soleil pour avoir un peu de chaleur, à t’exclure des autres parce que leur contact est trop râpeux, irritant.

Alors, je crois que c’est un peu tout ça qui m’angoisse. Je ne vais pas y arriver.

Alice au pays de l’angoisse

[J545 APA, J469 ASA]

J’ai l’impression de passer mon temps sur l’arrête, à tourner autour d’un gouffre sans fond, sans m’arrêter.

Forcément à un moment je vais tomber. J’ai plus de force. Comme l’impression d’être dans le coton tout le temps, la tête lourde, les jambes tremblantes. Comme une grippe qui passe pas. Un flou fonctionnel.

Alors ça va pas manquer. Je vais m’encoubler dans mes propres pieds, marcher à côté ou simplement céder sous mon propre poids et tomber comme Alice dans un monde où plus rien a de sens. Une monde de folie. Coupée du monde. On ne me retrouvera plus, toute perdue que je serais au fond de mon angoisse.

Chaque nuit, chaque matin, je me dis c’est aujourd’hui que je vais plonger. Et peu importe que je tombe pas. Le soir, l’idée est la même voire pire.

Comme si on disait à quelqu’un tu vois bien que tu es pas mort aujourd’hui alors t’as aucune chance de mourir demain. Et non, nous, on sait que si on est pas mort aujourd’hui on a d’autant plus de chance de canner demain.

Putain, j’en peux plus de ce sentiment de faiblesse. Faut tenir droit. Debout. Mais vous voyez pas que je suis comme une tour de Jenga avant l’effondrement. Ça tient par petite touches, des minuscules zones de frottements. Je suis debout mais je suis déjà à terre. La tour de Schrödinger. Je vais plus y arriver.

Et plus je tourne autour de ce trou et plus je m’épuise, plus je cède, plus je me délite.

J’en finis pas de tourner et tourner. Alors que je devrais le reboucher ce trou ou m’en éloigner.

Enfin trouver une solution, un truc quoi, pour cesser de tourner.