Lettre à l’indéfini

[J556 APA, J480 ASA]

Tu m’as demandé l’autre soir Mais qu’est-ce qui m’angoisse. Comment te répondre à toi qui arrive après. Tellement après les faits. Je vais essayer.

Nouveau job, reprise, nouveaux horaires, nouvelles interactions, nouvelle interaction, bouleversements, déséquilibres, chamboulements. C’est difficile à comprendre. Tout ceci est tellement complexe, tellement imbriqué. J’ai pas de réponse claire, concise à donner. Il n’y a pas que ces deux nuits, il y a ma vie d’avant et surtout ma vie d’après. Les remarques permanentes entendues ou interprétées, devenir la victime, celle qui n’a pas su se défendre, les sous-entendus, radar imparfait, incapable d’analyser les intentions des autres, faille interne, faiblesse ultérieure. Et ce flou qui s’installe. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Est-ce vraiment arrivé ? Ai-je mal interprété ? L’ai-je cherché ? Mon état n’est-il pas trop fort ? Est-ce que je sur-réagis ?

Quand on te martèle une nuit à coup de violence, une autre à coup de menace, que ce n’est pas toi qui décide, ni de ton corps – Tu auras beau te défendre tu n’es ni assez forte, ni assez intelligente pour empêcher ça. -, ni de ce que tu veux – Allez, on le sait qu’en vrai c’est ce que tu veux. Ce n’est pas un viol puisque que tu aimes la bite. -. Que tu ne maîtrise plus rien et que par la suite, à coup de petits renforts négatifs, toi qui n’as pas su te défendre, toi la faible, toi qui n’a pas compris, toi qui a mal interprété leurs intentions et bien tu l’internalises.

Et tu entends aussi que ça devrait être passé. Que ce n’était pas si grave. Que ça doit venir d’autre chose. De toi. Alors tu t’interroges. Tu te dis et si c’était vrai. Et si cela venait de toi vraiment ? Après tout, tu as le bagage génétique et environnemental. Fille de dépressive et d’alcoolique, après tout, ceci n’était peut être qu’un révélateur de ta nature profonde de malade mental. Tu n’es pas une personne forte à qui il est arrivé des événements traumatisants. Tu es une personne faible, déjà diminuée psychologiquement incapable de faire face à des événements tristes, certes, mais sans gravité. Car à entendre, mon état ne peut pas s’expliquer par ce que j’ai vécu. D’autres se sont remises plus vite. D’autres à qui il est arrivé pire.  Et certainement qu’après, tu entends encore et encore les mêmes remarques même là où elles ne sont pas.

A force, tu n’arrives plus. Tu ne peux plus répondre à des exigences.Tu ne sais plus. Tu es nulle. Et puis tu ne te sens plus capable de comprendre ce qu’on attend de toi. D’interpréter les interprétations des autres. As-tu seulement une valeur à leurs yeux ?

Tu ne peux plus laisser l’angoisse de côté pour travailler. Une journée, une demi-journée, même une heure. Ton unité de vie devient la seconde. La fin de la journée c’est loin. Passons cette heure là, puis la suivante. Heureusement, on ne peut souffrir qu’une seconde à la fois. L’angoisse devient une marée noire et visqueuse qui peu à peu t’ensevelit. A force tu ne sais plus pourquoi. Cela n’a plus de lien avec la réalité. Juste une marée noire qui te submerge et te dis que tu es nulle, inapte, incapable. Tu ne vas pas y arriver. Tu ne vaux rien. Alors tu vas travailler tant bien que mal. Rentre à midi dormir. Dors, dors et redors parce que c’est tout ce que tu arrives à faire en plus de travailler. Tu ne vas pas y arriver. Et la prophétie se réalise.

Un jour, tu as si mal dans la poitrine que tu n’arrives plus à respirer. Tu ne vas pas y arriver. Tu manques littéralement d’oxygène. Et cette douleur persistante. Chaque battement te faisant atrocement souffrir. Un poids écrasant posé sur ton sternum. Une pression à crever. Pourtant on compte sur toi, dans une demi-heure, un cours commence et c’est toi qui prépare le matériel. La prof compte sur toi, les élèves comptent sur toi. Mais toi, toi, tu es cachée sous un bureau parce que tu n’en peux plus. Tu as tout essayé pourtant. Tu as fait un tour dehors. Fais de la relaxation. Respiré. Plugué tes écouteurs sur tes oreilles. Rien y fait. Tu n’y arrives plus.

Et alors arrive le moment où tu dois expliquer. Répondre aux questions. Quelle maladie ? Péricardite. Bactérienne ? Et là, va dire que non. Va dire que c’est ton angoisse qui fait ça. Les mois se sont écoulés. Va expliquer que tu n’y peux rien, n’y comprends rien mais que c’est là. Que oui, tu as essayé de soigner ton angoisse mais que non tu as pas trouvé ce qui te fallait. Que oui, ça a beau être dans ta tête, c’est ton corps qui n’en peut plus.

Et accepte d’être faible, de te médicamenter. Va accepter que ce que tu as est décrit page 227 du DSM V, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Va accepter que tu es comme tes parents, pas mieux. Sauf que eux, ont eu la décence de continuer à travailler. Mais toi pas. Toi tu t’arrêtes. Toi, tu fais porter ta faiblesse psychologique sur les autres. C’est ta faute mais c’est eux qui doivent travailler plus. C’est ta faute mais tu n’arrives plus ni à être efficace au travail, ni à être une bonne amie, ni rien. Tu es rien. Tu ne fais plus rien. Tu ne vaux plus rien.

Et c’est pas tellement que tu crains pour le travail mal fait, que tu sois perfectionniste, ça tu as compris il y a longtemps que ça servait à rien. Les cours se feront sans toi, les préparations aussi et tu sais très bien que si tu t’étais cassé la jambe cela ne t’angoisserait pas. Ce qui te fait peur c’est que c’est dans ta tête. Et qu’une jambe, c’est 6 semaines pour les os et quelques mois pour la rééducation. On le sait. C’est programmé. On récupère. Mais une tête. Ça se répare comment ? Y a rien qui a l’air de marcher. Le temps ? C’est quoi ça le temps. Et est-ce que j’ai le temps d’ailleurs ? Des thérapies , j’essaie ma y a rien qui marche. Et si une tête ça se réparait pas ? Et si je ne redevenais plus jamais celle que j’étais avant ? Et si ça s’empirait ?

Je ne serai plus jamais celle que j’étais avant. L’angoisse ne partira pas. Je vais apprendre à la gérer. Trouver des adaptations. Comprendre mon nouveau fonctionnement. Mes nouveaux besoins. Ça pourra éventuellement s’améliorer. Ou pas. Je vais devoir apprendre à vivre avec ma nouvelle tête. Mais le deuil de celle que j’étais est dur et la comparaison permanente entre les deux en gros défaveur pour la nouvelle venue. Et j’ai peur, peur continuellement de me noyer encore dans cette mer d’angoisse qui te terrorise, t’englue, t’oblige pendant deux semaines à ne faire que dormir, à rester au soleil pour avoir un peu de chaleur, à t’exclure des autres parce que leur contact est trop râpeux, irritant.

Alors, je crois que c’est un peu tout ça qui m’angoisse. Je ne vais pas y arriver.