Hypnose

[J561 APA, J485 ASA]

Le décompte recommence. Un, deux. Je descends les étages de cette tour qui m’amène à l’intérieur de moi. Trois, quatre. Il le faut. Cinq, six. Prendre cet escalier en colimaçon pour aller la voir. Sept, huit. Il faut aller sauver mon angoissée. Neuf, dix.

Le cri. Encore ce cri. Le même dédale sombre que j’emprunte tous les jours guidé par lui. Il ne dit rien et pourtant ses mots vous déchirent l’âme. Une peur pure. Concentrée. Essentielle.

J’arrive dans la pièce. Je la connais maintenant. Le trou. L’angoissée. Mon psy dit que le chemin sera long avant que le trou ne se remplisse.

En parlant avec mon amour, j’ai dit qu’il a toujours été là. Qu’il s’était refermé. Que je savais le gérer. Le réduire. Au minimum. Et ne plus tomber dedans ou en sortir rapidement. Mais l’agression l’a réouvert. Ce trou noir. Cette abyme. Pute. Grosse. Moche. Faible. Les monstres des profondeurs remontent et agrippent mon angoissée. La broient. Lui arrachent des chaires.

Alors je sors mon angoissée. Mais cette fois quelque chose est différent. Alors que je fais l’exercice tous les jours. Mon angoissée a rétréci. Et ses cris d’angoisse sont plus aigus.

Toujours aussi translucide et lisse, mon angoissée a la forme d’un enfant. Alors je la serre. Je la prends. Je lui susurre des mots apaisants. Je suis là mon angoissée. Je suis là. Tout va bien. Je t’avais dit que serai là et dès que je peux je viens.

Alors, mon angoissée se calme. Le trou est là, bien que je ne le voie pas vraiment. Mais est-il vraiment là ?

Peut-on vraiment avoir un trou à l’intérieur de soi ? Un gouffre ? Synonyme de danger, de mort et de froid. Je l’ai dit, mais peut-on vraiment avoir ça en soit ? Peut-on vraiment avoir du danger en soi ? Être du danger pour soi ? Être source de souffrance ? Contre soi ? Alors, je regarde l’angoissée qui s’est endormie et je ne distingue plus vraiment le trou.

Et si le trou n’existait pas ? Si il n’était qu’une projection de mon angoissée. Une projection terrorisante, effrayante, faisant naître une peur réelle, certes. Mais si l’objet de l’angoisse, lui, n’existait pas ? Car je ne suis pas en danger. Mes angoisses ne sont pas couplées à un danger réel.

La contrainte du chômage ? La menace ? Ils m’ont fait tellement pire. Cela ne peut me faire de mal. Tous ces éléments qui entrent en résonance comme le jargonnise mon psy ne sont pas de vrais dangers. L’interaction avec les autres ? Que mon travail soit mauvais ? Que je ne respecte pas les délais ? Qu’untel ne soit pas content ? Tout ça ce n’est rien face à la vraie peur, à la vraie contrainte. Son poids sur le mien. Son sexe voulant entrer en moi. Ses mains maintenant mes poignets, agrippant ma mâchoire. Ces phrases percutantes. Tu aimes la bite. J’ai envie de toi. Ça c’est de la contrainte. De la terreur. Et la menace ? Et bien sanctionnez moi ! Coupez moi les vivres ! Rappelez moi à l’ordre, à la règle, à la loi, à vos exigences professionnelles ! Un jour je tuerai des femmes. Un jour, je découperai des femmes en morceaux que j’éparpillerai comme un puzzle. Ça c’est de la menace. Ça c’est terrorisant !

Alors que je serre ma petite angoissée dans le bastion protecteur de mes bras, mon idée se précise. Et si elle, qui est venue d’un vrai danger, d’une vraie menace, d’une vraie contrainte ; elle qui a toutes les raisons d’exister ; elle qui est née de la peur de se faire violer, de la peur de mourir, de se faire exproprier son corps ou sa vie et si elle voyait des monstres derrière des ombres ? Si comme les enfants, une fois la nuit venue, elle était terrorisée par l’ombre d’un porte-manteau, d’une armoire, d’une veste mal rangée ? Si elle se trompait ?

Et alors que je serre mon angoissée contre la chaleur de ma poitrine, l’évidence me frappe : il est temps d’allumer la lumière.