Nulle, nulle et renulle

[J586 ASA | J510 APA]

Nulle, nulle et renulle

La tension qui monte petit à petit. Les heures s’enchaînent et le flou gagne du terrain. Plus le temps passe, plus je me sens à côté de mes pompes. Et pourtant il va falloir tenir. Parce qu’il y a des objectifs, des attentes. Attentes de boulot, attentes des autres.

Nulle, nulle et renulle

Savoir déjà qu’on en atteindra aucunes de ces attentes. Alors, la tension cède place à la honte qui monte, m’emplit, m’englue. Et plus elle prend de place et plus les objectifs s’éloignent.

Réagir comme un automate. Un pantin. Mais tenir. Tenir coûte que coûte parce que s’effondrer, faiblir c’est mourir.  Tenir le rôle 10 heures d’affilée et le soir, endosser un autre rôle.

Nulle, nulle et renulle

Perte de contrôle. Sentiment d’être à côté. Tout le temps. Inadaptée. Inappropriée. Les mots sortent. Surcomédie. Jouer celle qui gère. Celle qui va bien. Celle qui surcompense alors que dedans ça s’effrite.

Tenir le rôle, garder le masque. Faire ce que l’on a à faire. Mal peut-être mais le faire. Rester fonctionnelle quoi qu’il arrive. Pas efficace, fonctionnelle.

Assurer sa fonction alors qu’au fond on sait qu’il n’y a rien de bon. Travail médiocre. Fille médiocre. Médiocrité de fond en comble qui fait ce qu’elle peut pour se cacher.

Se voir de l’extérieur. Porter un masque. Surjouer. Mais le masque s’effrite et la médiocrité filtre par toutes mes fissures.

Nulle, nulle et renulle

En faire trop. Trop rire, trop dire. Trop boire, trop manger.

Nulle, nulle et renulle

Attendre qu’il s’endorme. Vomir. Contrôler enfin se qui rentre et surtout ce qui sort. Sortir ce trop de la journée qui s’est accumulé. Trop de contrôle, trop de masque, trop de rôle. Sortir le trop de bouffe, le trop d’alcool. En espérant qu’il emporte la honte.

Comment tenir demain en sachant qu’il sera construit sur les bases branlantes d’aujourd’hui. Comment tenir encore, avoir envie de se lever après avoir été une merde pareille. Affronter le regard des autres, jouer encore son rôle. Ils ne doivent pas être dupes. Ils ont du voir la médiocrité suinter de ma peau. L’horreur de mon intérieur.

Une coquille vide. Un pantin. Un costume vide qui fait ce qu’il peut pour assumer son rôle.

Nulle nulle et renulle

Et dans se lit, écouter l’autre en ne pensant qu’à sa médiocrité. Comment fait-il pour être bien là. A cote de cette coquille vide. Penser aux scalpels dans le tiroir du milieu de la salle de bain. Les planter dans ma poitrine. Percer mes poumons. Regarder le sang couler. Mourir est la seule solution. Je ne peux plus supporter l’horreur de ma médiocrité.

Ce matin, j’ai oublié de prendre mes médicaments.

Piqures de rappel

[J579 APA, J501 ASA]

Les mouvements de sa langue dans ma bouche me glacent d’horreur. Les deux se superposent. Il le sent. S’inquiète. Trop de langue ? Désolé.

Comment lui faire comprendre que ce n’est pas lui. Que c’est juste des petites choses qui font réapparaître l’horreur de cette nuit ? Que ce ne sont que des réminiscences. Mon odorat me fait défaut. Je sens des odeurs qui ne sont pas réelles. Un goût de bonbon à la menthe. Le réel et les souvenirs se juxtaposent et se confondent.

Je change de position. Il me laisse faire. Comme toujours. Mon regard fuyant l’inquiète tout de même, même s’il sait que je reviens vite de ces états. Ça va pas. Ce n’est pas vraiment une question. Laisse moi du temps, laisse moi revenir. Je respire profondément. Me place derrière lui. Touche ses bras. Sens son odeur chasser les autres et le présent reprendre ses droits.

Ce matin-là les flash-backs ne m’ont pas quitté. Une manière de poser sa main sur mon sein. Un enlacement trop vigoureux. Panique. Superposition. Respiration. Retour à la réalité.

Et lui, inquiet, suivant le cours de mes pensées en scrutant le moindre de mes micro-expressions, de mes regards partant de côté. S’adaptant à un jeu dont il ne connait pas les règles puisque celles-ci changent en permanence.

L’hameçon

[J578 APA, J502 ASA]

Plus de deux semaines que j’ai reçu ce message. Cet hameçon, me dit le psy. Un message d’accroche. Y répondre, ne pas y répondre ? Bloquer le contact, ne pas bloquer le contact ? Calculs de prise de risque pour vendeurs d’assurances.

Un message qui ne dit rien de son intention, analyse-t-il, il parle de lui sans ne rien dire. Un message de lâche, dis-je. Un message qui ne demande pas de réponse pour ne pas prendre le risque de ne pas en avoir. Un message d’égocentré qui veut écrire point.

Répondre ou ne pas répondre ? Le risque reste le même selon le psy. Les deux peuvent déclencher la violence. L’insolence de la réponse ou l’ignorance de son absence. Mais c’est un lâche. Il y a dans ce message qui ne demande pas de réponse tout le besoin de contrôle de ce sous-homme infâme. Si je réponds c’est parce qu’il m’aura écrit. Si je ne réponds pas c’est parce que son message n’attendait pas de réponse. C’est une histoire de contrôle, conclue-t-il. 100% d’issues favorables. Pas la moindre prise de risque. Misérable jusque dans ses relances pourries.

Choisir la meilleure option pour moi ? Ce qui est le mieux pour vous. La trouille est déjà revenue. Seul le temps en effacera les traits comme une photo qu’on laisserait trop longtemps au soleil. Mais la trouille est là depuis qu’il a prononcé les mots : Un jour, je le ferai. Et elle ne partira pas.

Répondre ou ne pas répondre n’y change rien. Reste le sentiment de faiblesse. Et l’envie de vengeance. Il y a en moi une guerrière qui crie au combat. Répondre à coups de mots glaçants, coupants, poignardants. Reprendre du pouvoir. Ne plus être faible. Ne plus rester sur ces mots d’apeurée, fuyant le conflit, parce que trop terrorisée : De toute façon, on avait dit juste un verre, non ? Cette voix de gentille fuyarde. Cette faible qui s’esquive au lieu de lui dire ce qu’elle pense. Je n’ai pas pris de risques ce soir là. J’ai tout fait pour minimiser l’impact. Une fois le contrôle repris, ignorer l’horreur et partir sans faire de bruits, sans ajouter de l’huile sur le feu.

J’ai fui là où la première fois je n’ai pas lâché. J’ai fui par peur de ce que pouvait contenir cette phrase, Un jour je le ferai, je ne rigole pas. J’ai cédé à la lourdeur menaçante de chacun de ces mots.

Mais sa violence cachée, sourde et lâche fait appel à la mienne. Vengeance. Reprise de pouvoir. Répondre ou ne pas lui répondre ? De toute façon, il s’est arrangé pour avoir le contrôle, le mot final quoique je fasse. Alors mordre ou pas à l’hameçon ? Changement de question, changement de perspective. Je ne suis pas sa proie. Je ne mordrais donc pas, c’est la moins mauvaise solution. Fuir encore. Ne pas entrer dans la violence. Se protéger. Une minimisation des risques. Mais non, je ne resterai pas les bras croisés à attendre apeurée le prochain message qui viendra faire réapparaître les traits de ma terreur. Le prochain message qui viendra faire resurgir son souvenir dans ma propre intimité. Le prochain message qui me fera confondre l’homme que j’ai dans mon lit avec cette pale copie d’humain qui se cache derrière un clavier et des messages qui ne demandent pas de réponse. Alors à défaut de mieux, je vais le bloquer. M’extraire de sa marre. Cesser de guetter le prochain hameçon. Cesser de le surveiller de loin, pour voir. S’il vient, il devra le faire en personne. Et alors, je serai prête.

Et en sortant de chez mon psy, ce n’est pas en espérant qu’une voiture me percute que je traverse la rue, mais en rêvant à ce que ma haine, ma colère et mon dégoût pourraient lui faire à lui.