L’hameçon

[J578 APA, J502 ASA]

Plus de deux semaines que j’ai reçu ce message. Cet hameçon, me dit le psy. Un message d’accroche. Y répondre, ne pas y répondre ? Bloquer le contact, ne pas bloquer le contact ? Calculs de prise de risque pour vendeurs d’assurances.

Un message qui ne dit rien de son intention, analyse-t-il, il parle de lui sans ne rien dire. Un message de lâche, dis-je. Un message qui ne demande pas de réponse pour ne pas prendre le risque de ne pas en avoir. Un message d’égocentré qui veut écrire point.

Répondre ou ne pas répondre ? Le risque reste le même selon le psy. Les deux peuvent déclencher la violence. L’insolence de la réponse ou l’ignorance de son absence. Mais c’est un lâche. Il y a dans ce message qui ne demande pas de réponse tout le besoin de contrôle de ce sous-homme infâme. Si je réponds c’est parce qu’il m’aura écrit. Si je ne réponds pas c’est parce que son message n’attendait pas de réponse. C’est une histoire de contrôle, conclue-t-il. 100% d’issues favorables. Pas la moindre prise de risque. Misérable jusque dans ses relances pourries.

Choisir la meilleure option pour moi ? Ce qui est le mieux pour vous. La trouille est déjà revenue. Seul le temps en effacera les traits comme une photo qu’on laisserait trop longtemps au soleil. Mais la trouille est là depuis qu’il a prononcé les mots : Un jour, je le ferai. Et elle ne partira pas.

Répondre ou ne pas répondre n’y change rien. Reste le sentiment de faiblesse. Et l’envie de vengeance. Il y a en moi une guerrière qui crie au combat. Répondre à coups de mots glaçants, coupants, poignardants. Reprendre du pouvoir. Ne plus être faible. Ne plus rester sur ces mots d’apeurée, fuyant le conflit, parce que trop terrorisée : De toute façon, on avait dit juste un verre, non ? Cette voix de gentille fuyarde. Cette faible qui s’esquive au lieu de lui dire ce qu’elle pense. Je n’ai pas pris de risques ce soir là. J’ai tout fait pour minimiser l’impact. Une fois le contrôle repris, ignorer l’horreur et partir sans faire de bruits, sans ajouter de l’huile sur le feu.

J’ai fui là où la première fois je n’ai pas lâché. J’ai fui par peur de ce que pouvait contenir cette phrase, Un jour je le ferai, je ne rigole pas. J’ai cédé à la lourdeur menaçante de chacun de ces mots.

Mais sa violence cachée, sourde et lâche fait appel à la mienne. Vengeance. Reprise de pouvoir. Répondre ou ne pas lui répondre ? De toute façon, il s’est arrangé pour avoir le contrôle, le mot final quoique je fasse. Alors mordre ou pas à l’hameçon ? Changement de question, changement de perspective. Je ne suis pas sa proie. Je ne mordrais donc pas, c’est la moins mauvaise solution. Fuir encore. Ne pas entrer dans la violence. Se protéger. Une minimisation des risques. Mais non, je ne resterai pas les bras croisés à attendre apeurée le prochain message qui viendra faire réapparaître les traits de ma terreur. Le prochain message qui viendra faire resurgir son souvenir dans ma propre intimité. Le prochain message qui me fera confondre l’homme que j’ai dans mon lit avec cette pale copie d’humain qui se cache derrière un clavier et des messages qui ne demandent pas de réponse. Alors à défaut de mieux, je vais le bloquer. M’extraire de sa marre. Cesser de guetter le prochain hameçon. Cesser de le surveiller de loin, pour voir. S’il vient, il devra le faire en personne. Et alors, je serai prête.

Et en sortant de chez mon psy, ce n’est pas en espérant qu’une voiture me percute que je traverse la rue, mais en rêvant à ce que ma haine, ma colère et mon dégoût pourraient lui faire à lui.