Une pause

[J655 APA, J579 ASA]

Foncer, là droit dans un mur. Me faire percuter. Briser les os. Verser du sang. Donner en fin une raison raisonnable à ma douleur. Pour que tout s’arrête un instant. Les demandes, les exigences, les contraintes. Sous le couvert d’une explication acceptable. Accident, maladie. Quelque chose de palpable pour les autres qui ne demanderait pas d’être expliqué encore et encore.

Cesser de devoir lutter pour faire reconnaitre la douleur. Puisque j’ai l’air en forme, je dors assez, je vais mieux. Je suis accompagnée, suivie, entourée. Et en couple, alors, ça va. Et puis tout cela, c’était il y a longtemps. Alors l’accident, la maladie, ça excuserait la fatigue, la nervosité, les pertes de capacités. Alité, on a le droit de ne pas aller travailler. On a le droit d’avoir mal. On a le droit de dormir et pourtant d’être usé. Une raison tangible pour me permettre de descendre un moment de ce monde qui tourne trop vite. Juste une pause, un break, une trêve dans toute cette lutte pour juste vivre comme les autres.

Car oui, je dors. Oui, je travaille. Oui, je suis debout. Oui, je tiens. Mais les cauchemars emplissent mes songes et la terreur bouillonne au fond de mes tripes. La fatigue me submerge chaque jour un peu plus. Je n’en peux plus. Je peine à me souvenir. Qu’est-ce que je fais là ? De quoi avons-nous parler ? Je perds les mots, les noms, les lieux, le temps. Je suis dans le flou.

Alors, je fais comme tout ceux qui souffrent. Chaque matin, je prie tenir jusqu’à la fin de la journée. Morcelant les tâches, les prenant une par une en espérant qu’un événement extérieur, un camion, un virus, quelque chose, viendra me délivrer de cette lutte quotidienne.

Un cauchemar de plus

[J654 APA, J578 ASA]

Je sais qu’il est là. Au sous-sol. Dois-je dormir ? Et s’il se libère car il se libèrera. Non, je ne lui laisserais pas le choix du temps du combat. Je ne le laisserais pas me surprendre.

Je descends au sous-sol. Il fait sombre, mais je le distingue attaché sur sa chaise, son sourire sardonique narguant sa situation. 

Il viendra.
– Ferme-la.

Il sourit. Je sais ce qu’il a fait. Ces femmes, mutilées, torturées, je sais. Mais je sais aussi que le Il dont il parle est pire.

Il viendra.
– Je l’attends.

Rien n’enlève son sourire. Il est au dessus de tout ça, il le sait. Rien ne l’atteint. Je ne veux pas prendre le risque. Il doit disparaître. Alors, je mets les mains autour de son cou et je serre. Je serre de toutes mes forces. Il rit. Mes mains sont molles. Elles n’ont plus de force. Je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à faire taire son rire, à le faire taire définitivement.

Il viendra.

Je me réveille en panique. Ce n’était qu’un cauchemar. Pourtant je sens sur mon cou une douleur cinglante. Un écrasement.

Ce n’était qu’un cauchemar de plus.

Borderline

[J650 APA, J574 ASA]

Borderline, c’est un mot que j’ai déjà entendu. Hypersensible aussi. Haut potentiel. Autant de diagnostiques pour expliquer mon état, pour y trouver une raison intrinsèque, une erreur de câblage.

Je me rappelle ce psychiatre me demandant ma relation avec mes parents. Je m’étais faite agressée deux fois et ce qui l’intéressait, pour expliquer mon état, c’était ça.

Trop touchée, trop retournée, trop sensible. Je suis trop tout. Cela ne pouvait qu’être déjà là avant. Un traumatisme ancien. Un trouble psychiatrique. Quelque chose d’autre pour expliquer tout ce que je suis maintenant. Alors on cherche dans toutes les directions. Mon père me battait-il ? A-t-il eu des comportements incestueux ? Quelqu’un d’autre dans mon enfance ? Mon cerveau est-il déviant, mal fichu, anormal ?

Il doit y avoir quelque chose d’autre pour expliquer mon état. Quelque chose d’autre pour expliquer mes angoisses, ma peur, ma douleur. Quelque chose qui, si possible, m’appartiendrait.

Cela fait bientôt deux ans. Deux ans de souffrance. Deux ans que j’ai envie que tout s’arrête. Deux ans que mon esprit est soumis au secousses sismiques de l’angoisse, traversé d’orages sombres et tempétueux où des éclairs éclatent soudainement ou plongé dans la noirceur glaciale d’une nuit d’hiver sans lune.

C’est trop. Je devrais aller mieux. Je devrais me remettre et me réparer. Flotte aussi, toujours à demi-mots, ce rappel qu’après tout, il n’est rien arrivé d’irréparable, qu’il arrive pire et que les autres s’en remettent.

« Je me demande si presque c’est aussi coûteux que vraiment ; si la véritable blessure n’est pas le moment où l’on comprend que l’on est impuissant. » La lecture de cette phrase m’a arraché un sourire. Je ne me demande plus rien. Je ne me demande plus si je souffre trop. Si c’est ma faute. Si c’est disproportionné. Je ne cherche plus d’explications. Ils ont arraché des parties de moi. Détruit ce que j’avais construit. Rasé mes espoirs. Insinué du poison dans mon cerveau. Forcé de nouvelles connections. Fait renaître d’anciens travers. Cela fait deux ans maintenant et plus rien de cela ne leur appartient. Il ne reste plus que la nouvelle version de moi qu’ils ont façonnée. Et si celle-ci est trop sensible, trop fragile, c’est tout ce qui me reste de moi.