La déclaration d’accident

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Oui, je me suis énervée. J’en avais besoin. Je devais faire quelque chose.

Elle ne comprenait pas l’urgence. Non. Elle ne comprenait pas l’urgence. Pourtant, le policier m’avait dit, prenez cette feuille, appelez-lez, ils pourront vous aider. Un centre d’aide aux victimes. V-I-C-T-I-M-E, ce mot était imprimé partout sur la feuille. Partout. Victime, victime, victime, victime. Martelé. Bam, bam, bam, bam. Parce que je suis ça maintenant. Une victime. Je lui ai dit Non. Un non clair et franc. Je ne suis pas une victime. C’est une feuille pour victime. Je n’en suis pas une. Je ne la prendrais pas.

Alors consciencieusement, il a barré chaque victime. Chaque insulte. Voilà, ce n’est plus écrit. Il en restait deux que j’ai barré moi-même après lui avoir fait remarquer parce que non, je ne suis pas une victime.

Ils pourront vous aider, m’a-t-il dit lorsque je partais. Vous en avez besoin.

Et pourtant au téléphone, une voix m’annonce qu’on ne pourra pas me voir avant deux semaines. Je comprends pas. Ils pourront vous aider. Moi, je meure, je me fissure et on me recevra dans deux semaines ? La fracture de votre âme Madame attendra bien quelques semaines. Par contre pour l’administratif là, elle était réactive la voix. Comment ça vous n’avez pas fait votre déclaration accident auprès de votre assurance ? Il faut le faire tout de suite. Comment vous allez vous faire rembourser après.

Me faire rembourser ? Mais qu’est-ce que j’en ai foutre ? Je vais crever d’horreur et tu me parles assurance ?

C’est ça l’urgence, l’administratif ? Et cette putain de douleur qui me ronge l’intérieur ? Cette acide qui se répand dans tous mes organes ? C’est pas urgent ça ? Si je me vidais de mon sang, on me demanderait de faire ma déclaration d’accident avant de me sauver la vie ? Navrée Madame, vous avez l’artère fémorale sectionnée mais tant que vous avez pas rempli le formulaire en ligne, on ne peut rien faire.

Putain. Je suis satellisée. Je vis dans un autre monde. Je ne dors plus. Tous les bruits me réveillent. Des tranches de 20 minutes. Les gens, des poisons, du verre pilé. Leur contact me glace. Leur vue m’irritent. Et il y a ce truc là, ce truc dans mon ventre qui part pas. Ce truc qui me serre les viscères et m’aspire. Ce vide. La mâchoire serrée, possédée par des mouvements involontaires de droite à gauche.

Et il faudrait que je me calme ? Calmez-vous Madame, vous énervez ça ne sert à rien. Je vous parle tentative de viol et vous me demandez de me calmer ? Ici, la locution magique ne marche pas. Vous ne voulez pas m’aider et je dois me calmer ? Mais putain, j’ai pas demandé un rendez-vous pour remplir ma feuille d’impôt.

Mais oui, je sais que je dois me calmer. Si je veux obtenir son aide, va falloir prendre sur soi encore. Surmonter.

Si j’ai pu l’empêcher lui, c’est pas une voix au téléphone qui m’arrêtera.

Et alors il faut reprendre la posture à laquelle j’ai le droit. Je ne me fâche pas. Comprenez-moi, j’ai peur, je suis angoissée, alors quand vous me dites deux semaines, je panique. Mais ce n’est pas contre vous. Expliquer. Encore et encore. Être compréhensive, douce, calme, chétive, triste, patiente. La seule posture autorisée.

D’eux, de ce pseudo centre d’aide aux victimes, je n’aurais aucune aide d’urgence. Au bout de 10 minutes, le cerbère des rendez-vous me lâche enfin l’existence d’un service de gestion de la violence à l’hôpital. Eux, peut-être…

Et eux on fait. Vite. Ils m’ont passé un médecin au téléphone. Pour parler. Tout de suite. Pour écouter. Tout de suite. Pas dans deux semaines. Tout de suite. Parce qu’il y a urgence.