Cette nuit-là

Les feuilles de lierres et leurs branches contre mes oreilles. La pierre du mur, dure dans mon dos. L’humidité. Et en face, une force brutale, irrationnelle.

L’attente est finie. L’heure est venue. Se battre ou céder. Ses mains maintiennent mes épaules. Sa tête s’approche. Non. Non. Non. Ma tête bloquée par le mur. Ses mains clouent mes épaules au sol, immobilisant mes bras contre mon corps. Cette force incroyable d’un calme implacable. Fatalité.

La repoussée quoiqu’il en coûte. Repousser la fatalité. S’extraire de l’étau. Réussir.

Être rattrapé par cette froideur. Mis à terre. Son poids sur le mien, tellement lourd. Son corps sur le mien. Tellement lourd. Mes muscles, tirant, se contractant, faisant tout pour réussir à sortir de là. Le bruit assourdissant de la lutte. Ses mains agrippant ma veste. Mes baskets dérapant sur le sol, tentant d’y prendre appui. Les respirations rapides, fortes, témoignant de l’effort mis en jeu. Ces respirations qui sont encore dans mes oreilles comme d’horribles acouphènes. Les bruits sourds d’une lutte de force sans coups où l’un maintient l’autre qui tente de s’échapper.

Et mon cerveau. Qui tourne, sans arrêt depuis sa première tentative d’étreinte. Qui passe en revue toutes les solutions. Qui cherche le panneau Exit désespéramment.

Ses mains sur mes poignets et mes poignets tentant de se libérer de ces entraves et tout faire pour que sa tête ne touche pas la mienne. Avoir conscience de mes muscles du dos et du cou, qui tirent pour mettre le plus de distance entre son corps et le mien.

Puis, mes mots déclarés d’un ton froid, de la sincérité des dialogues lorsque l’on a tombé le masque :

Tu vas y gagner quoi ? Tu vas te sentir mieux après ? Demain, tu crois que tu vas te sentir plus fort, plus beau, plus grand ?

Mon ton, mes mots, mes yeux dans les siens, quelque chose, l’a déstabilisé. Un imperceptible doute dans ses yeux, l’étreinte qui se relâche un peu. Assez pour que je le bascule, me retrouvant sur lui, une main sur sa gorge plaquant sa tête au sol, l’autre poing en l’air.

C’est ça que tu veux ? Jouer à qui est le plus fort ?

Du bluff. Je ne pourrais pas le frapper.

Non, non. Désolé.

Je le lâche. C’est fini. C’est bon. J’ai gagné.

 

 

5 séances renouvelables

[J13]

Centre d’aide aux victimes. 13 jours. Il aura fallut treize jours pour avoir une foutue place.

Alors je raconte à nouveau. Je raconte encore. Je pleure encore.

On m’explique alors les services offerts par le centre. Les 5 consultations psychologiques offertes, renouvelables, si besoin.

J’explique ce que j’ai eu. La pratique de l’oubli. Je n’en veux pas. Je n’oublie rien. Qu’est-ce que je veux ? Un homme. Parler de l’agression. Encore et encore. La vomir jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

On m’oriente. Debriefing psychologique. Peu d’hommes dans leur liste. Les femmes préfèrent généralement les leurs. Tant mieux pour elles. Trois noms quand même. Leur âge ? C’est important ?

J’appelle le plus jeune. En espérant qu’il ne mette pas encore 13 jours à me trouver une place. J’en peux plus. Il faut faire quelque chose. Vite.

Heureusement, il comprend l’urgence et fait quelque chose qu’aucun autre n’a fait avant : il me trouve une place, rapidement, là où il n’y en avait pas.

5 séances renouvelables. Espérons que cela suffise à tout vomir.

Rupture thérapeutique – 1

[J13]

– Ma collègue m’a dit que vous ne souhaitiez plus être suivi par elle.

– Oui. C’est vous que j’ai eu au téléphone la première fois. Je ne me sens pas à l’aise avec elle.

– Elle m’a dit que vous préféreriez être suivi par un homme.

– Oui.

– Malheureusement, je pars en vacances pour deux semaines.

– Deux semaines ?

– Oui. Ma collègue pense que vous avez un état de stress post traumatique aigu. Je pense qu’il faudrait mettre en place un suivi plus rapide.

– Oui.

– Mais je ne peux rien faire pour vous.

Je veux un homme

[J12]

Il ne faut pas nourrir votre angoisse. Cela j’avais bien compris lors du premier rendez-vous.

Qu’est-ce qu’elle m’a semblé belle lorsqu’elle est entrée la doctoresse dans cette salle d’attente. Belle, forte, confiante. Des allures de statue grecque. Elle avait expliqué le stress post traumatique, le sommeil, tous les effets secondaires. Ne pas nourrir le stress. D’accord. J’avais compris. C’était une maladie. Compris. Comment gérer au mieux les effets secondaires. Compris. Enfin, il y a avait un protocole. Une marche à suivre. Une piste.

Mais voilà tout. J’avais tout raconter la dernière fois. Et c’était fini. On en parlerait plus. On reparlerait de gérer les effets secondaires sans traiter le mal derrière. C’est une aide d’urgence. Pas une thérapie. Je gère mon stress. Sortir, je gère. Dormir, avec les médicaments, je gère, enfin j’essaie. J’analyse chaque bruit. Je regarde par la fenêtre pour expliquer. Donner du sens à ce que j’entends. Et à défaut de faire dormir, au moins le médicament calme. Un répit.

On ne va pas parler de ces détails encore ? Mais elle n’a rien d’autre à m’offrir. Je voulais un homme, je l’avais eu elle.

Elle n’est plus si jolie. Le charme est rompu. Je ne suis plus impressionnée. Les mêmes phrases que la semaine dernière. Comme si j’étais idiote, sourde, dotée de la mémoire d’un poisson rouge ou les trois. On m’a agressée pas lobotomisée le cerveau. Les mêmes mots, dans le même ordre. Déjà entendus et appliqués alors à quoi bon me ressortir cette vieille rengaine ? Elle n’est que médecin.

Je veux un homme. Pourquoi ? J’en sais rien. Parce qu’ils sont plus apaisants ? Parce qu’ils ont une plus jolie voix ? Parce que conditionnement genré ? Son collègue alors. Quel âge ? C’est important ? Oui. 40. L’origine de son accent ? C’est important ? Oui. Tessin.

Elle trouve ça drôle. C’est une consultation pas un speed-dating. Pourtant, c’est ma confiance pas une rose que je suis sensée lui donner. Alors si des facteurs externes peuvent aider, autant faire avec, même si c’est des a priori. Elle ne comprends rien.

Un homme sans visage

[J10]

Son visage ? Hispanique. Sud-américain.
Drogué aussi. Une mâchoire qui grince. Des pupilles cokaïnées.

Mais son visage ?

Ses habits. Jogging sombre. Marcel. Rouge ? Un pull. Enlevé à un moment. Athlétique. Musclé. 1m75.

De son visage, rien. Je n’ai pas voulu regarder jusqu’à ce qu’il me force.

Regarde-moi. Ses mains saisissant ma mâchoire.

Et alors, son visage ?

Je ne me rappelle de rien. Les tics, la drogue, la détermination. Sud-Américain. Colombien. Drogué. Des mots, je m’en rappelle. Des traits, rien. Reste seulement cette odeur tenace de cigarette. Elle, elle ne part pas.

Comme un satellite

[J9]

Trop fatiguée. Trop satellisée. Même pour écrire. Pas le fond ni la forme.

Il a fallut expliquer. Raconter. Sans vraiment comprendre. Cette impression d’être à la porte d’un truc. De sentir que ça bouge, que ça détruit, derrière. Mais d’être dehors cette porte close encore pour l’instant. En attendant que ce tumulte interne l’arrache et s’engouffre dans le cadre m’emportant au passage.

Expliquer aux proches. A la famille. Au travail.

Entendre des réponses colériques, empathiques, tristes, paniquées et plates.

Répondre aux questions. Pourquoi rentrer seule. Pourquoi ne pas appeler. Justifier. Rassurer. Fanfaronner.

Et toute cette ouate. Et ce truc au ventre qui part pas. Qui tord. Qui coupe. Et rien qui calme.