Lettre à M.

[J61]

Je me souviens ces temps bénis où je posais ma main sur ton dos et que ce contact seul permettait de m’endormir. Que ce contact seul rendait ton existence concrète et que de te croire heureux à ce moment là suffisait à m’apporter la paix nécessaire pour dormir.

Je me souviens comme ton bonheur me suffisait. Je me souviens la joie intense que me procurait ton rire. Te faire rire était la plus grande de mes joies. J’entends encore parfois ton rire même s’il devient chaque jour moins distinct, chaque jour plus lointain.

Je me souviens ce que cela faisait d’être deux. De savoir que quelqu’un s’inquiète pour vous et que vous vous inquiétez pour quelqu’un. De se sentir entier parce qu’on est plusieurs. D’avoir cette sensation que notre bonheur ne dépend plus de nous et qu’à défaut de savoir se rendre heureux, savoir rendre heureux l’autre nous suffisait.

Je me souviens et je m’enfuis dans ces souvenirs car eux seuls arrivent encore à m’apaiser. Un peu.

Toi dont le contact aurait pu m’apaiser. Toi dans les bras où j’aurais pu me laisser aller. Je ne demandais rien d’autre. Toi qui a su me prendre dans les bras des heures durant le mois suivant le jour où tu m’as dit, je ne suis pas heureux, annonçant ainsi la mort de tout le bonheur que l’on avait construit. Toi qui a accepté, des mois après de me parler longuement, de me rassurer. Oui, j’étais quelqu’un de bien. Oui, je suis quelqu’un qu’on peut aimer. Toi qui a su prendre le temps pour ces choses qui me semblent maintenant si normalement douloureuses face à l’indicible douleur qui me remplit maintenant.

Je t’ai appelé pour te raconter l’horreur quelques jours après son apparition. Tu n’es pas venu. Tu as écouté. Répondu. Mais tu n’es pas venu.

Retour à la norme

[J49]

La nuit du 24 mars, un homme a tenté de me violer à deux reprises. A deux reprises, il m’a plaqué au sol. A deux reprises, je me suis débattue. Et à de nombreuses reprises, je lui ai dit Non, je ne veux pas et lui a dit : Si tu veux. Si tu veux. Et parce qu’il était plus fort, il a failli réussir à m’imposer sa volonté. A décidé pour moi de ce que je voulais.

Mon cerveau a essayé de fuir un moment cette situation, d’oublier, de faire comme si rien ne s’était passé. Faire comme si rien ne s’était passé, j’en ai entendu des choses comme cela depuis. J’en ai entendu des : la vie saura donner une couleur différente aux choses, la vie reprend son cours, la vie continue. Des paroles d’hommes généralement. Parce que la plupart sont des crétins comme les autres.

Même certains médecins m’exhortaient à un retour à la normal. Dans six mois vous vivrez comme si rien ne s’était passé, vous verrez. Ne parlons plus de l’agression. Tout enterrer.

Il paraît que le cerveau fait ceci, tout enterrer. Le néo-cortex plus précisément. Il enterre l’événement pour nous protéger. A voir, mon néo-cortex est en grève.

Car rien ne sera comme avant. Rien ne sera comme avant. Avant quoi ? Avant l’agression. Car oui, c’était une agression. Et pourtant, j’en ai entendu des : Mais en fait, il ne t’es rien arrivé. Tu as évité le plus grave.

Alors à ceux qui pensent que la vie devrait reprendre son cours car en fait, il ne m’est rien arrivé physiquement, voici ce qui m’est arrivé cette nuit là. Voici les découvertes, les révélations, les bouleversements de croyances fondamentaux apparus cette nuit là :

On peut s’en prendre à moi parce que je suis une femme.

Qu’être une femme est une condition suffisante pour que certains hommes croient que je suis un objet prêt à répondre à tous leurs désirs juste parce qu’ils le veulent, donc je le veux aussi.

Qu’on peut n’avoir aucune considération pour votre opinion malgré tous vos efforts pour l’exprimer.

Que la raison du plus fort et la meilleure malgré tout.

Que je ne suis pas assez forte pour me défendre et que donc une bonne partie de la population est capable de me contraindre, de me blesser ou de me tuer, juste parce qu’ils en ont envie.

Qu’on ne peut définitivement faire confiance en personne.

Que je suis en danger avec les autres.

Que l’empathie n’est pas une aptitude universelle.

Que notre système judiciaire pense qu’avoir bu, que rentrer seule le soir est une erreur.

Que j’ai beau être au sommet de la chaîne alimentaire, je ne suis rien qu’une proie.

Et ces phrases sont autant de poignards qui coupent encore et encore mon âme, mon système de valeurs et de croyances en infimes lambeaux. Ce n’est pas un retour à la normale qui m’attend, c’est un retour à la norme.