Je ne finirai pas son travail

[J480 APA, J404 ASA]

Le froid de la lame du cutter contre la paume de ma main. Le sang qui coule des lignes parallèles apaise un peu la colère. La planter plus loin. La planter dans cet utérus, ces ovaires, tout, tout ce qui fait que mon corps est désirable. Tout ce qui fait qu’on pense qu’on peut y entrer comme on veut. Tout ce qui fait qu’on le veut lui, comme une entité à part entière, un objet social, public, et non moi. Tout ce qui fait qu’on nous dissocie.

Planter la lame dedans. Bien profond. Découper chaque morceaux. Enlever poitrine. Vagin. Ovaire. Utérus. On ne souhaitera plus rien y mettre. Rien y planter. Rien y faire grandir. Supprimer ce soi-disant privilège. Cet attirail reproducteur vulgaire. Fini la poitrine à sucer. Fini le garage à bite. Fini l’incubateur à bébé. Il ne restera plus que moi. Un extérieur lisse, comme un homme. Sans entrée, ou presque.

Enlever tout ce qui fait de moi un bien public. Plantez moi, frappez moi, cognez fort, comme sur un homme. Frappez, brisez les os, ouvrez la peau. Je pourrais rendre. On sera d’égal à égal. Poing contre poing. Corps contre corps. Pas une cible contre un javelot.

 

Mais me couper serait finir son travail. Et ça, non. Alors j’échange le froid de la lame contre la chaleur des poings. Je cogne, fort, ce corps qui ne s’est pas défendu, ce corps à cause de qui tout est arrivé. Il faut qu’il paie.

Avec un peu de chance, une voiture me tuera sur le coup

[478 J APA, 402 J ASA]

Demain. C’est demain. Je savais que c’était peut-être cette semaine. J’espérais que non tout en sachant que cette semaine au moins, je n’avais rien d’autre. Depuis, je traverse les yeux fermés. Avec un peu de chance, une voiture me tuera sur le coup.

On m’a appelé ce matin. Demain 17:00. La clinique appellera pour le rendez-vous avec l’anesthésiste. La clinique a appelé. A 14:00 pour mon rendez-vous de 13:30.

Demain, on me viole. Médicalement. Mais demain on me viole. Je me rappelle mon médecin me dire que ce n’est pas pareil puisque j’ai le choix. A-t-on vraiment le choix quand on nous ne le propose pas ? On m’a dit il faut opérer. Je me rappelle aussi. C’était un jeudi. 15:30. Au bord de la route. Il faut vous violer. Dans le mois. Prenez rendez-vous que je vous raconte tout en détail.

Est-ce qu’on a le choix quand on nous dit que c’est ça ou un cancer ? Se faire violer médicalement ou mourir. Si je dois mourir autant que ça soit de mon fait, je lutte tellement tous les jours, comme une vieille envie de cigarette qui ne part pas. Qu’on me laisse au moins cet achèvement. Violer c’est fort, je sais, c’est heurtant. Désolée. Mais je m’étais promis que plus jamais personne ne passerait par là. Et voilà qu’on me dit il faut. Qu’on ne me laisse pas le choix.

On a toujours le choix dit-on encore. C’est vrai. Mais difficile de lutter quand on est à bout et que votre conscience vous dit que de toute façon c’est la meilleure chose à faire. L’angoisse est en minorité.

Demain, je me fais violer médicalement. Je devrais m’être lavé les cheveux. Arrêter de boire et de manger. On décidera de ce que je porte. De l’heure à laquelle ça commence. De l’endroit. On décidera de tout.

Demain, je me fais violer. Alors en attendant, je traverse les yeux fermés. Avec un peu de chance, une voiture me tuera sur le coup.