J’aimerais qu’on arrête de rouvrir mon moignon

« Pour que l’organe de compensation puisse se subroguer à votre agresseur, vous allez devoir faire un dossier afin de démontrer que le fait que cette page n’est pas tournée vous atteint psychologiquement. Que cela vous handicape. Est-ce que vous voyez encore votre psychologue ou votre médecin ? » Sur le moment, j’ai du faire une grimace. En dehors de l’injustice, on ne pouvait pas dire que cela me handicapait. « Non. » Je vois bien que la réponse n’est pas bonne. « Le mieux serait que l’un d’eux soutienne notre demande avec un rapport attestant de l’impact que cela a sur vous. Puis vous serez convoquée, pour qu’ils entendent de vive-voix vos arguments.« 

Un impact ? J’ai eu l’impression que je devrais mentir. Tout cela ne m’atteint plus. En tout cas, c’est ce que j’ai ressenti au début de l’entretien. Je suis de retour dans le bureau de la conseillère de l’organe d’aide aux victimes. La fenêtre donne sur un grand toit gris et plat, coincé entre des grands immeubles. Les affiches n’ont pas changé. Sur les milliers de francs que mon agresseur a, avec calcul, reconnu et accepté me devoir durant le procès, il ne verse que 75 francs tous les deux mois.

Nous avons refait le fil. Que s’était-il passé depuis le procès ? Déroulé de mails, je cherche les messages de mon avocate. Relis les négociations qui n’aboutissent pas. Et rien qu’à les lire, la boule revient. J’explique le sentiment d’abandon. J’ai fait ma part. J’ai joué mon rôle de pièce à conviction. Répondu à tout. Tout fixé en mémoire. Pendant deux ans. J’ai fait mon job de citoyenne. Aider la justice à trancher, à rendre notre société plus sûre. Pour les autres, toutes les autres. J’ai essayé d’être la pièce à conviction la plus fiable. Décrivant les faits. Rien que les faits. Mes émotions, des faits aussi, détachés des autres faits, de ceux qui comptent vraiment.

Puis est venu le retournement. Le jugement ne me rendait pas justice. J’ai compris. La loi ne permettait pas de dire qu’il s’agissait d’une tentative de viol. Il n’a pas réussi à me toucher l’entrejambe puisque je l’en ai empêché. Il n’a pas baissé son pantalon, puisqu’il devait me maintenir au sol et que je me débattait. Mais tous ces puisque ne comptent pas. Ne comptent que les faits. Pourtant, le juge a fait de son mieux, trouvé un nouveau chef d’inculpation, que personne n’avait relevé, ni l’avocate, ni la procureure. Il avait bosser son dossier. Connaissait par coeur mes témoignages. Mais la justice là dedans ? La vrai, la justice morale, elle n’y est pas. Les mesures punitives prises à son encontre son faible. On vise la réinsertion. On a raison. C’est mieux pour le bien de tous. Qu’il continue à payer ses pensions alimentaires, à travailler, à suivre ses thérapies. Mais moi alors ?

Parce que moi, j’y étais. Quand il était sur moi la deuxième fois, quand mes forces m’ont abandonnées, que mon corps m’a trahi, les stocks d’énergie épuisés. J’ai su. J’ai su et vécu la suite. Il allait me violer. Et je ne pouvais plus rien faire. Je l’ai vécu ça. Ce moment où l’espoir s’en va. Où l’horreur se matérialise. Quelqu’un allait entrer en moi sans ma permission. J’ai senti mon corps démissionner, mon cerveau se déconnecter pour ne rien enregistrer de la suite.

Après le désespoir, une lueur est apparue. Puisque j’allais être une victime, ne plus se comporter comme telle, n’avait plus aucun sens. Alors j’ai hurlé de toutes mes forces, près de ce village que j’avais réussi à presque atteindre, et il est parti. Lui aussi tout à coup a eu peur.

Je déroule mes mails. Explique l’avocate qui me demande de l’argent. Pour payer les négociations qu’elle a effectué avec l’autre avocat. Qui me dit de renoncer. Renoncer ? De toute cette procédure, la seule et unique chose me concernant c’était cette somme. La seule. Le reste était entre lui et les intérêts de la société. Ses remords, ses excuses, je m’en fous. Il s’est tellement excusé, excusé, réexcusé, avant chaque fois de monter d’un cran dans la violence. Je suis désolé avant de me saisir la mâchoire. Je suis désolé avant de me plaquer au sol. Les deux fois, les deux fois, il était désolé. Il m’a menti, ne m’a jamais respectée en tant que personne. Alors cette somme qu’il me doit, je la veux. Parce que je veux qu’on le contraigne lui aussi à faire quelque chose qu’il ne veut pas. Parce que moi aussi je compte.

Et oui, cette somme ne couvrirait même pas les montants que j’ai du avancer pour ma thérapie, mes médicaments, les pertes de salaire. Si on faisait un bilan précis, terre à terre, argent à argent, cette somme n’est rien.

Et si on comparait argent à coûts réels, cette somme n’est plus rien. Rien du tout. Il m’a amputé d’une partie de moi-même. Au début une douleur vive, insoutenable. Puis la cicatrisation. Pas la réparation. Ce qu’il m’a enlevé ne reviendra pas. Une cicatrisation longue puisqu’on ne cesse de réouvrir la plaie. Une réadaptation. Cicatriser et apprendre à vivre avec ce nouveau moi. Avec ce handicap.

Je déroule mes mails durant l’entretien. Regarde mes délais de réponse. Quelques jours, des semaines, des mois. Faut-il que je vous verse les 150 francs maintenant ou un versement en fin d’année vous conviendrait ? m’écrit l’avocate en juillet. Deux mois pour répondre à cette question administrative. Ressens le tout remonter, la plaie se réouvrir. Le bruit des feuilles contre mes oreilles. La lumière de cette nuit sombre. Son poids écrasant. La colère. L’impuissance. La terreur.

Il ne m’a fallut que quelques dizaines de minutes pour raviver la douleur. Oui, je veux que tout cela soit derrière moi. Oui, je veux reprendre une vie normale. Ma nouvelle vie d’handicapée. Oui, je veux clore ce dossier.

Il me faudra plusieurs jours pour tout refermer. Quelques crises de colère. Des attaques de panique. Je ne veux plus qu’on me touche. Non. L’angoisse qui s’échappe par la plaie réouverte.

Oui, je veux qu’on arrête de réouvrir mon moignon.

Cette demande ne sera pas si dure à remplir pour finir. Ne restera qu’à encaisser la douleur qu’elle amènera avec.

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