Le compteur

[J119 APA, J43 ASA]

Il y a 119 jours, un inconnu tentait de me violer parce que selon ses mots, j’étais trop jolie et qu’il ne pouvait faire autrement.

Il y a 43 jours, un homme avec lequel j’avais occasionnellement des relations sexuelles, au courant de la précédente agression, après m’avoir annoncé qu’il tuerait un jour des femmes, m’enfonçait sa langue dans la bouche, exposait ma poitrine pour son plaisir personnel, sur fond de « Vas-y, montre moi, comment tu t’es défendue ! ».

Alors que le monde est passé à autre chose, moi je continue à compter les jours.

Le déni du présent

[J83 APA, J7 ASA]

Il m’en a fallu du temps pour évoquer cette seconde histoire, le deuxième J0, le deuxième commencement d’un deuxième décompte.

La sagesse populaire m’avait pourtant assuré : Les risques d’être agressée une seconde fois sont infimes. Tes peurs sont irrationnelles.

Alors, chère sagesse populaire, sache que tu avais tord. Mais comme toi, je ne m’y attendais pas. Comme toi, mon cerveau, alors que l’action se déroulait sous ses yeux, sur ma peau, dans mes terminaisons nerveuses, sur mon corps, comme toi, mon cerveau a dit non, cela ne peut pas.

Un malentendu, une erreur. Je comprends mal. Je surréagis parce que j’ai été agressée. Je… Mon corps et mon esprit se sont comme engourdis, éteints, annihilés par l’impossibilité de l’action qui se déroulait devant eux …

Riposter ? Mais faut-il encore accepter l’attaque. On se débat contre un agresseur pas contre un amant. Non, ce n’est pas en train d’arriver. Non, pas avec lui.  Non, ce n’est pas possible. Et si cela ne peut arriver, alors donc ce qui est en train d’arriver est normal.

Alors on trouve des explications rationnelles à tout, juste parce que cela ne peut arriver.

Et pourtant…

Lettre à M.

[J61]

Je me souviens ces temps bénis où je posais ma main sur ton dos et que ce contact seul permettait de m’endormir. Que ce contact seul rendait ton existence concrète et que de te croire heureux à ce moment là suffisait à m’apporter la paix nécessaire pour dormir.

Je me souviens comme ton bonheur me suffisait. Je me souviens la joie intense que me procurait ton rire. Te faire rire était la plus grande de mes joies. J’entends encore parfois ton rire même s’il devient chaque jour moins distinct, chaque jour plus lointain.

Je me souviens ce que cela faisait d’être deux. De savoir que quelqu’un s’inquiète pour vous et que vous vous inquiétez pour quelqu’un. De se sentir entier parce qu’on est plusieurs. D’avoir cette sensation que notre bonheur ne dépend plus de nous et qu’à défaut de savoir se rendre heureux, savoir rendre heureux l’autre nous suffisait.

Je me souviens et je m’enfuis dans ces souvenirs car eux seuls arrivent encore à m’apaiser. Un peu.

Toi dont le contact aurait pu m’apaiser. Toi dans les bras où j’aurais pu me laisser aller. Je ne demandais rien d’autre. Toi qui a su me prendre dans les bras des heures durant le mois suivant le jour où tu m’as dit, je ne suis pas heureux, annonçant ainsi la mort de tout le bonheur que l’on avait construit. Toi qui a accepté, des mois après de me parler longuement, de me rassurer. Oui, j’étais quelqu’un de bien. Oui, je suis quelqu’un qu’on peut aimer. Toi qui a su prendre le temps pour ces choses qui me semblent maintenant si normalement douloureuses face à l’indicible douleur qui me remplit maintenant.

Je t’ai appelé pour te raconter l’horreur quelques jours après son apparition. Tu n’es pas venu. Tu as écouté. Répondu. Mais tu n’es pas venu.

Retour à la norme

[J49]

La nuit du 24 mars, un homme a tenté de me violer à deux reprises. A deux reprises, il m’a plaqué au sol. A deux reprises, je me suis débattue. Et à de nombreuses reprises, je lui ai dit Non, je ne veux pas et lui a dit : Si tu veux. Si tu veux. Et parce qu’il était plus fort, il a failli réussir à m’imposer sa volonté. A décidé pour moi de ce que je voulais.

Mon cerveau a essayé de fuir un moment cette situation, d’oublier, de faire comme si rien ne s’était passé. Faire comme si rien ne s’était passé, j’en ai entendu des choses comme cela depuis. J’en ai entendu des : la vie saura donner une couleur différente aux choses, la vie reprend son cours, la vie continue. Des paroles d’hommes généralement. Parce que la plupart sont des crétins comme les autres.

Même certains médecins m’exhortaient à un retour à la normal. Dans six mois vous vivrez comme si rien ne s’était passé, vous verrez. Ne parlons plus de l’agression. Tout enterrer.

Il paraît que le cerveau fait ceci, tout enterrer. Le néo-cortex plus précisément. Il enterre l’événement pour nous protéger. A voir, mon néo-cortex est en grève.

Car rien ne sera comme avant. Rien ne sera comme avant. Avant quoi ? Avant l’agression. Car oui, c’était une agression. Et pourtant, j’en ai entendu des : Mais en fait, il ne t’es rien arrivé. Tu as évité le plus grave.

Alors à ceux qui pensent que la vie devrait reprendre son cours car en fait, il ne m’est rien arrivé physiquement, voici ce qui m’est arrivé cette nuit là. Voici les découvertes, les révélations, les bouleversements de croyances fondamentaux apparus cette nuit là :

On peut s’en prendre à moi parce que je suis une femme.

Qu’être une femme est une condition suffisante pour que certains hommes croient que je suis un objet prêt à répondre à tous leurs désirs juste parce qu’ils le veulent, donc je le veux aussi.

Qu’on peut n’avoir aucune considération pour votre opinion malgré tous vos efforts pour l’exprimer.

Que la raison du plus fort et la meilleure malgré tout.

Que je ne suis pas assez forte pour me défendre et que donc une bonne partie de la population est capable de me contraindre, de me blesser ou de me tuer, juste parce qu’ils en ont envie.

Qu’on ne peut définitivement faire confiance en personne.

Que je suis en danger avec les autres.

Que l’empathie n’est pas une aptitude universelle.

Que notre système judiciaire pense qu’avoir bu, que rentrer seule le soir est une erreur.

Que j’ai beau être au sommet de la chaîne alimentaire, je ne suis rien qu’une proie.

Et ces phrases sont autant de poignards qui coupent encore et encore mon âme, mon système de valeurs et de croyances en infimes lambeaux. Ce n’est pas un retour à la normale qui m’attend, c’est un retour à la norme.

Cette nuit-là

Les feuilles de lierres et leurs branches contre mes oreilles. La pierre du mur, dure dans mon dos. L’humidité. Et en face, une force brutale, irrationnelle.

L’attente est finie. L’heure est venue. Se battre ou céder. Ses mains maintiennent mes épaules. Sa tête s’approche. Non. Non. Non. Ma tête bloquée par le mur. Ses mains clouent mes épaules au sol, immobilisant mes bras contre mon corps. Cette force incroyable d’un calme implacable. Fatalité.

La repoussée quoiqu’il en coûte. Repousser la fatalité. S’extraire de l’étau. Réussir.

Être rattrapé par cette froideur. Mis à terre. Son poids sur le mien, tellement lourd. Son corps sur le mien. Tellement lourd. Mes muscles, tirant, se contractant, faisant tout pour réussir à sortir de là. Le bruit assourdissant de la lutte. Ses mains agrippant ma veste. Mes baskets dérapant sur le sol, tentant d’y prendre appui. Les respirations rapides, fortes, témoignant de l’effort mis en jeu. Ces respirations qui sont encore dans mes oreilles comme d’horribles acouphènes. Les bruits sourds d’une lutte de force sans coups où l’un maintient l’autre qui tente de s’échapper.

Et mon cerveau. Qui tourne, sans arrêt depuis sa première tentative d’étreinte. Qui passe en revue toutes les solutions. Qui cherche le panneau Exit désespéramment.

Ses mains sur mes poignets et mes poignets tentant de se libérer de ces entraves et tout faire pour que sa tête ne touche pas la mienne. Avoir conscience de mes muscles du dos et du cou, qui tirent pour mettre le plus de distance entre son corps et le mien.

Puis, mes mots déclarés d’un ton froid, de la sincérité des dialogues lorsque l’on a tombé le masque :

Tu vas y gagner quoi ? Tu vas te sentir mieux après ? Demain, tu crois que tu vas te sentir plus fort, plus beau, plus grand ?

Mon ton, mes mots, mes yeux dans les siens, quelque chose, l’a déstabilisé. Un imperceptible doute dans ses yeux, l’étreinte qui se relâche un peu. Assez pour que je le bascule, me retrouvant sur lui, une main sur sa gorge plaquant sa tête au sol, l’autre poing en l’air.

C’est ça que tu veux ? Jouer à qui est le plus fort ?

Du bluff. Je ne pourrais pas le frapper.

Non, non. Désolé.

Je le lâche. C’est fini. C’est bon. J’ai gagné.

 

 

5 séances renouvelables

[J13]

Centre d’aide aux victimes. 13 jours. Il aura fallut treize jours pour avoir une foutue place.

Alors je raconte à nouveau. Je raconte encore. Je pleure encore.

On m’explique alors les services offerts par le centre. Les 5 consultations psychologiques offertes, renouvelables, si besoin.

J’explique ce que j’ai eu. La pratique de l’oubli. Je n’en veux pas. Je n’oublie rien. Qu’est-ce que je veux ? Un homme. Parler de l’agression. Encore et encore. La vomir jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

On m’oriente. Debriefing psychologique. Peu d’hommes dans leur liste. Les femmes préfèrent généralement les leurs. Tant mieux pour elles. Trois noms quand même. Leur âge ? C’est important ?

J’appelle le plus jeune. En espérant qu’il ne mette pas encore 13 jours à me trouver une place. J’en peux plus. Il faut faire quelque chose. Vite.

Heureusement, il comprend l’urgence et fait quelque chose qu’aucun autre n’a fait avant : il me trouve une place, rapidement, là où il n’y en avait pas.

5 séances renouvelables. Espérons que cela suffise à tout vomir.

Rupture thérapeutique – 1

[J13]

– Ma collègue m’a dit que vous ne souhaitiez plus être suivi par elle.

– Oui. C’est vous que j’ai eu au téléphone la première fois. Je ne me sens pas à l’aise avec elle.

– Elle m’a dit que vous préféreriez être suivi par un homme.

– Oui.

– Malheureusement, je pars en vacances pour deux semaines.

– Deux semaines ?

– Oui. Ma collègue pense que vous avez un état de stress post traumatique aigu. Je pense qu’il faudrait mettre en place un suivi plus rapide.

– Oui.

– Mais je ne peux rien faire pour vous.

Je veux un homme

[J12]

Il ne faut pas nourrir votre angoisse. Cela j’avais bien compris lors du premier rendez-vous.

Qu’est-ce qu’elle m’a semblé belle lorsqu’elle est entrée la doctoresse dans cette salle d’attente. Belle, forte, confiante. Des allures de statue grecque. Elle avait expliqué le stress post traumatique, le sommeil, tous les effets secondaires. Ne pas nourrir le stress. D’accord. J’avais compris. C’était une maladie. Compris. Comment gérer au mieux les effets secondaires. Compris. Enfin, il y a avait un protocole. Une marche à suivre. Une piste.

Mais voilà tout. J’avais tout raconter la dernière fois. Et c’était fini. On en parlerait plus. On reparlerait de gérer les effets secondaires sans traiter le mal derrière. C’est une aide d’urgence. Pas une thérapie. Je gère mon stress. Sortir, je gère. Dormir, avec les médicaments, je gère, enfin j’essaie. J’analyse chaque bruit. Je regarde par la fenêtre pour expliquer. Donner du sens à ce que j’entends. Et à défaut de faire dormir, au moins le médicament calme. Un répit.

On ne va pas parler de ces détails encore ? Mais elle n’a rien d’autre à m’offrir. Je voulais un homme, je l’avais eu elle.

Elle n’est plus si jolie. Le charme est rompu. Je ne suis plus impressionnée. Les mêmes phrases que la semaine dernière. Comme si j’étais idiote, sourde, dotée de la mémoire d’un poisson rouge ou les trois. On m’a agressée pas lobotomisée le cerveau. Les mêmes mots, dans le même ordre. Déjà entendus et appliqués alors à quoi bon me ressortir cette vieille rengaine ? Elle n’est que médecin.

Je veux un homme. Pourquoi ? J’en sais rien. Parce qu’ils sont plus apaisants ? Parce qu’ils ont une plus jolie voix ? Parce que conditionnement genré ? Son collègue alors. Quel âge ? C’est important ? Oui. 40. L’origine de son accent ? C’est important ? Oui. Tessin.

Elle trouve ça drôle. C’est une consultation pas un speed-dating. Pourtant, c’est ma confiance pas une rose que je suis sensée lui donner. Alors si des facteurs externes peuvent aider, autant faire avec, même si c’est des a priori. Elle ne comprends rien.

Un homme sans visage

[J10]

Son visage ? Hispanique. Sud-américain.
Drogué aussi. Une mâchoire qui grince. Des pupilles cokaïnées.

Mais son visage ?

Ses habits. Jogging sombre. Marcel. Rouge ? Un pull. Enlevé à un moment. Athlétique. Musclé. 1m75.

De son visage, rien. Je n’ai pas voulu regarder jusqu’à ce qu’il me force.

Regarde-moi. Ses mains saisissant ma mâchoire.

Et alors, son visage ?

Je ne me rappelle de rien. Les tics, la drogue, la détermination. Sud-Américain. Colombien. Drogué. Des mots, je m’en rappelle. Des traits, rien. Reste seulement cette odeur tenace de cigarette. Elle, elle ne part pas.

Comme un satellite

[J9]

Trop fatiguée. Trop satellisée. Même pour écrire. Pas le fond ni la forme.

Il a fallut expliquer. Raconter. Sans vraiment comprendre. Cette impression d’être à la porte d’un truc. De sentir que ça bouge, que ça détruit, derrière. Mais d’être dehors cette porte close encore pour l’instant. En attendant que ce tumulte interne l’arrache et s’engouffre dans le cadre m’emportant au passage.

Expliquer aux proches. A la famille. Au travail.

Entendre des réponses colériques, empathiques, tristes, paniquées et plates.

Répondre aux questions. Pourquoi rentrer seule. Pourquoi ne pas appeler. Justifier. Rassurer. Fanfaronner.

Et toute cette ouate. Et ce truc au ventre qui part pas. Qui tord. Qui coupe. Et rien qui calme.