La honte

[J5]

Unité de gestion et de prévention de la violence.

Me voilà dans leur salle d’attente qu’ils partagent avec la consultation pour victimes de torture et de guerre. Et là, serrant ma bouteille d’eau, n’ayant pas dormi depuis plus d’une semaine plus de 20 minutes consécutives, là, entre des jeux pour enfants, des magasines et une bibliobox, là, je regarde la femme en face de moi.

Abattue. Victimes de torture et de guerre. Des gens qui meurent pour de vrai. Fissurés par des lames. Implosés par des bombes. Victimes des mois, des années. Une fois, deux fois, mille fois. En continue.

Et moi, je suis là. Moi qui n’ai rien vécu, rien subit. Il ne s’est rien passé. Et dans ses yeux rougis, c’est ma honte qui je vois.

La déclaration d’accident

[J4]

Oui, je me suis énervée. J’en avais besoin. Je devais faire quelque chose.

Elle ne comprenait pas l’urgence. Non. Elle ne comprenait pas l’urgence. Pourtant, le policier m’avait dit, prenez cette feuille, appelez-lez, ils pourront vous aider. Un centre d’aide aux victimes. V-I-C-T-I-M-E, ce mot était imprimé partout sur la feuille. Partout. Victime, victime, victime, victime. Martelé. Bam, bam, bam, bam. Parce que je suis ça maintenant. Une victime. Je lui ai dit Non. Un non clair et franc. Je ne suis pas une victime. C’est une feuille pour victime. Je n’en suis pas une. Je ne la prendrais pas.

Alors consciencieusement, il a barré chaque victime. Chaque insulte. Voilà, ce n’est plus écrit. Il en restait deux que j’ai barré moi-même après lui avoir fait remarquer parce que non, je ne suis pas une victime.

Ils pourront vous aider, m’a-t-il dit lorsque je partais. Vous en avez besoin.

Et pourtant au téléphone, une voix m’annonce qu’on ne pourra pas me voir avant deux semaines. Je comprends pas. Ils pourront vous aider. Moi, je meure, je me fissure et on me recevra dans deux semaines ? La fracture de votre âme Madame attendra bien quelques semaines. Par contre pour l’administratif là, elle était réactive la voix. Comment ça vous n’avez pas fait votre déclaration accident auprès de votre assurance ? Il faut le faire tout de suite. Comment vous allez vous faire rembourser après.

Me faire rembourser ? Mais qu’est-ce que j’en ai foutre ? Je vais crever d’horreur et tu me parles assurance ?

C’est ça l’urgence, l’administratif ? Et cette putain de douleur qui me ronge l’intérieur ? Cette acide qui se répand dans tous mes organes ? C’est pas urgent ça ? Si je me vidais de mon sang, on me demanderait de faire ma déclaration d’accident avant de me sauver la vie ? Navrée Madame, vous avez l’artère fémorale sectionnée mais tant que vous avez pas rempli le formulaire en ligne, on ne peut rien faire.

Putain. Je suis satellisée. Je vis dans un autre monde. Je ne dors plus. Tous les bruits me réveillent. Des tranches de 20 minutes. Les gens, des poisons, du verre pilé. Leur contact me glace. Leur vue m’irritent. Et il y a ce truc là, ce truc dans mon ventre qui part pas. Ce truc qui me serre les viscères et m’aspire. Ce vide. La mâchoire serrée, possédée par des mouvements involontaires de droite à gauche.

Et il faudrait que je me calme ? Calmez-vous Madame, vous énervez ça ne sert à rien. Je vous parle tentative de viol et vous me demandez de me calmer ? Ici, la locution magique ne marche pas. Vous ne voulez pas m’aider et je dois me calmer ? Mais putain, j’ai pas demandé un rendez-vous pour remplir ma feuille d’impôt.

Mais oui, je sais que je dois me calmer. Si je veux obtenir son aide, va falloir prendre sur soi encore. Surmonter.

Si j’ai pu l’empêcher lui, c’est pas une voix au téléphone qui m’arrêtera.

Et alors il faut reprendre la posture à laquelle j’ai le droit. Je ne me fâche pas. Comprenez-moi, j’ai peur, je suis angoissée, alors quand vous me dites deux semaines, je panique. Mais ce n’est pas contre vous. Expliquer. Encore et encore. Être compréhensive, douce, calme, chétive, triste, patiente. La seule posture autorisée.

D’eux, de ce pseudo centre d’aide aux victimes, je n’aurais aucune aide d’urgence. Au bout de 10 minutes, le cerbère des rendez-vous me lâche enfin l’existence d’un service de gestion de la violence à l’hôpital. Eux, peut-être…

Et eux on fait. Vite. Ils m’ont passé un médecin au téléphone. Pour parler. Tout de suite. Pour écouter. Tout de suite. Pas dans deux semaines. Tout de suite. Parce qu’il y a urgence.

Deux guichets de trop

[J3]

Arrivée dans ce commissariat.

Tu peux le faire. Tu l’as repoussé lui, tu peux faire ça.

Celui de mon quartier était fermé pour travaux. Descendue en ville. Tourné à pied pour trouver. Plus de batterie.

Tu peux le faire. Respire.

Ce matin, je n’ai pas voulu abdiquer. Je ne suis pas une victime. Je mettrais une jupe. Pour leur prouver. Je ne suis pas une victime.

Le commissariat est devant moi. Deux boutons pour sonner. Un de trop. Blocage. Une fois dedans, trois guichets, barrières à des bureaux lointains. Personne au guichet. Deux de trop. Je fige.

Tu peux le faire.

 – C’est pour quoi ? me demande-t-on sans lever les yeux d’un écran.

Elle est à 2 mètres de moi. Ils sont beaucoup. Je suis seule.

– Déposer une main courante.

– Quoi ?

Ben non c’est pas assez fort pétasse mais tu es trop loin. Et tu comprends rien toi. Tu y comprends rien à chacun de ces mots qui m’écorchent la gorge. Essaye-toi de parler en crachant du verre.

-Je me suis fait agresser.

– Quand ?

– Vendredi.

– Vous êtes blessée, vous avez des marques ?

– Non.

Toujours ces 2 mètres et tous ces autres gens qui nous séparent.

Mais alors, qu’est-ce que vous voulez bien qu’on y fasse ? Fallait venir vendredi.

Elle ne lève pas les yeux de son écran.

Tu peux le faire. Il ne t’a pas arrêté, elle ne t’arrêtera pas.

– Je veux déposer une main courante.

– Pourquoi ?

– Tentative de viol.

Elle se lève. Me regarde pour la première fois

Voilà donc la locution magique qui ouvre des portes. TENTATIVE DE VIOL.

Entretien – Médecin

– C’est qui ?

– Je ne le connais pas.

– Vous êtes sûre ?

– Oui.

– …

– Je ne le connaissais pas.

– Sûre ?

– Oui. Je connais personne capable de faire ça.

– Vous savez 4 jours, c’est du pipi de chat. Il faudra vous arrêter beaucoup plus.

– Oui.

–  Il y a quand même quelque chose qui me rassure.

– Quoi ?

–  C’est plutôt son constat de coup que j’ai l’impression de faire. Il doit être dans un pire état que vous.

Comme un accident de voiture

[J2]

Vous avez vécu cela comme un accident de voiture.

Mon corps a juste été confronté à un choc physique, violent certes, mais juste physique. Je suis en état de choc.

En état de choc. C’est tout. Ça va passer. Rapidement.

Ça sera rapide. Un choc physique, ça brise des os, fatigue des muscles, mais ça se répare. Quelques semaines. C’est rien quelques semaines.

C’est rien. Comme un accident de voiture, c’est tout. Ce n’était que ça. Un accident.

Rien d’autre qu’un accident de personne.

Ne reste que l’attente

[J711 APA, J635 ASA]

Le goudron est de retour, le froid, le vide, l’horreur. Englobant tout, asphyxiant tout. Les poumons remplis de sa noirceur glaciale et visqueuse.

Si avant l’épreuve, il y avait de l’angoisse au moins restait le combat à venir. Se préparer. Se persuader qu’on arrivera à se battre encore et encore.

Si pendant l’épreuve, il y avait le dégoût, une nausée au bord des lèvres et des larmes au bord des yeux, l’horreur de revivre les faits, d’entendre la défense vous remettre sur le banc des accusés, au moins, il y avait le combat. Rester digne. Réfléchir. Déjouer les questions pièges. Être précise, honnête, droite.

Mais maintenant ? Maintenant, j’attends. J’attends pour savoir si c’est la fin du combat, si j’ai vraiment gagné ou si je vais devoir reprendre les armes. Encore. 10 jours. Le délai pour faire appel. 10 jours. Une éternité. Chaque minute m’ensevelit un peu plus. Je m’enfonce dans ce goudron. Je suis à bout de force. Deux ans, deux ans que je me bats, contre lui, contre son avocat, contre le système, contre les autres, contre tous les démons qu’il a fait entrer en moi cette nuit là. Deux ans.

10 jours, 10 jours où il ne me reste rien.

Alors je sers mon jugement contre moi et relis ces mots : coupable, contrainte, prison ferme. Coupable, contrainte, prison ferme.

Vivre, comme si rien n’était arrivé

[J686 APA, J610 ASA]

Cela fait longtemps que je n’ai pas pris le temps de m’installer devant le clavier. Pris le temps de tout sortir. Tout dire. Tout exposer en lettres noires sur fond blanc.

Ecrire c’est comme nettoyer une plaie. Ça fait mal, c’est douloureux. Ça vous rappelle la plaie, sa profondeur, sa lenteur de guérison. Ecrire soigne, peut-être, mais écrire n’efface pas. Au contraire.

Alors, par moment, j’ai juste envie de vivre une vie normale. Comme si de rien. Comme si rien n’était arrivé.

Bien sûr l’angoisse, la haine et le dégoût ne me lâchent pas. Elles sont là, sombres créatures des profondeurs, à tournoyer au fond de mon être, leurs remous m’emportant parfois dans les profondeurs de cette abîme qui s’est créée cette nuit là.

Prendre le temps de les affronter ? Encore faut-il l’avoir ce temps. Car s’il est bien une chose que j’ai remarquée, c’est que si mon monde s’est écroulé il y a près de deux ans, le monde lui continue de tourner.

Les factures continuent à arriver. Les impôts demandent leur déclaration. Le travail ne réduit pas ses exigences et vous n’en avez pas moins besoin pour vivre. Tout a changé et pourtant rien ne change. Tout est plus dur, plus angoissant, plus terrifiant, plus stressant et pourtant rien n’est moins exigeant.

Tout vous demande de vivre, vivre comme si rien n’était arrivé.

Une pause

[J655 APA, J579 ASA]

Foncer, là droit dans un mur. Me faire percuter. Briser les os. Verser du sang. Donner en fin une raison raisonnable à ma douleur. Pour que tout s’arrête un instant. Les demandes, les exigences, les contraintes. Sous le couvert d’une explication acceptable. Accident, maladie. Quelque chose de palpable pour les autres qui ne demanderait pas d’être expliqué encore et encore.

Cesser de devoir lutter pour faire reconnaitre la douleur. Puisque j’ai l’air en forme, je dors assez, je vais mieux. Je suis accompagnée, suivie, entourée. Et en couple, alors, ça va. Et puis tout cela, c’était il y a longtemps. Alors l’accident, la maladie, ça excuserait la fatigue, la nervosité, les pertes de capacités. Alité, on a le droit de ne pas aller travailler. On a le droit d’avoir mal. On a le droit de dormir et pourtant d’être usé. Une raison tangible pour me permettre de descendre un moment de ce monde qui tourne trop vite. Juste une pause, un break, une trêve dans toute cette lutte pour juste vivre comme les autres.

Car oui, je dors. Oui, je travaille. Oui, je suis debout. Oui, je tiens. Mais les cauchemars emplissent mes songes et la terreur bouillonne au fond de mes tripes. La fatigue me submerge chaque jour un peu plus. Je n’en peux plus. Je peine à me souvenir. Qu’est-ce que je fais là ? De quoi avons-nous parler ? Je perds les mots, les noms, les lieux, le temps. Je suis dans le flou.

Alors, je fais comme tout ceux qui souffrent. Chaque matin, je prie tenir jusqu’à la fin de la journée. Morcelant les tâches, les prenant une par une en espérant qu’un événement extérieur, un camion, un virus, quelque chose, viendra me délivrer de cette lutte quotidienne.

Un cauchemar de plus

[J654 APA, J578 ASA]

Je sais qu’il est là. Au sous-sol. Dois-je dormir ? Et s’il se libère car il se libèrera. Non, je ne lui laisserais pas le choix du temps du combat. Je ne le laisserais pas me surprendre.

Je descends au sous-sol. Il fait sombre, mais je le distingue attaché sur sa chaise, son sourire sardonique narguant sa situation. 

Il viendra.
– Ferme-la.

Il sourit. Je sais ce qu’il a fait. Ces femmes, mutilées, torturées, je sais. Mais je sais aussi que le Il dont il parle est pire.

Il viendra.
– Je l’attends.

Rien n’enlève son sourire. Il est au dessus de tout ça, il le sait. Rien ne l’atteint. Je ne veux pas prendre le risque. Il doit disparaître. Alors, je mets les mains autour de son cou et je serre. Je serre de toutes mes forces. Il rit. Mes mains sont molles. Elles n’ont plus de force. Je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à faire taire son rire, à le faire taire définitivement.

Il viendra.

Je me réveille en panique. Ce n’était qu’un cauchemar. Pourtant je sens sur mon cou une douleur cinglante. Un écrasement.

Ce n’était qu’un cauchemar de plus.