Borderline

[J650 APA, J574 ASA]

Borderline, c’est un mot que j’ai déjà entendu. Hypersensible aussi. Haut potentiel. Autant de diagnostiques pour expliquer mon état, pour y trouver une raison intrinsèque, une erreur de câblage.

Je me rappelle ce psychiatre me demandant ma relation avec mes parents. Je m’étais faite agressée deux fois et ce qui l’intéressait, pour expliquer mon état, c’était ça.

Trop touchée, trop retournée, trop sensible. Je suis trop tout. Cela ne pouvait qu’être déjà là avant. Un traumatisme ancien. Un trouble psychiatrique. Quelque chose d’autre pour expliquer tout ce que je suis maintenant. Alors on cherche dans toutes les directions. Mon père me battait-il ? A-t-il eu des comportements incestueux ? Quelqu’un d’autre dans mon enfance ? Mon cerveau est-il déviant, mal fichu, anormal ?

Il doit y avoir quelque chose d’autre pour expliquer mon état. Quelque chose d’autre pour expliquer mes angoisses, ma peur, ma douleur. Quelque chose qui, si possible, m’appartiendrait.

Cela fait bientôt deux ans. Deux ans de souffrance. Deux ans que j’ai envie que tout s’arrête. Deux ans que mon esprit est soumis au secousses sismiques de l’angoisse, traversé d’orages sombres et tempétueux où des éclairs éclatent soudainement ou plongé dans la noirceur glaciale d’une nuit d’hiver sans lune.

C’est trop. Je devrais aller mieux. Je devrais me remettre et me réparer. Flotte aussi, toujours à demi-mots, ce rappel qu’après tout, il n’est rien arrivé d’irréparable, qu’il arrive pire et que les autres s’en remettent.

« Je me demande si presque c’est aussi coûteux que vraiment ; si la véritable blessure n’est pas le moment où l’on comprend que l’on est impuissant. » La lecture de cette phrase m’a arraché un sourire. Je ne me demande plus rien. Je ne me demande plus si je souffre trop. Si c’est ma faute. Si c’est disproportionné. Je ne cherche plus d’explications. Ils ont arraché des parties de moi. Détruit ce que j’avais construit. Rasé mes espoirs. Insinué du poison dans mon cerveau. Forcé de nouvelles connections. Fait renaître d’anciens travers. Cela fait deux ans maintenant et plus rien de cela ne leur appartient. Il ne reste plus que la nouvelle version de moi qu’ils ont façonnée. Et si celle-ci est trop sensible, trop fragile, c’est tout ce qui me reste de moi.

Nulle, nulle et renulle

[J586 ASA | J510 APA]

Nulle, nulle et renulle

La tension qui monte petit à petit. Les heures s’enchaînent et le flou gagne du terrain. Plus le temps passe, plus je me sens à côté de mes pompes. Et pourtant il va falloir tenir. Parce qu’il y a des objectifs, des attentes. Attentes de boulot, attentes des autres.

Nulle, nulle et renulle

Savoir déjà qu’on en atteindra aucunes de ces attentes. Alors, la tension cède place à la honte qui monte, m’emplit, m’englue. Et plus elle prend de place et plus les objectifs s’éloignent.

Réagir comme un automate. Un pantin. Mais tenir. Tenir coûte que coûte parce que s’effondrer, faiblir c’est mourir.  Tenir le rôle 10 heures d’affilée et le soir, endosser un autre rôle.

Nulle, nulle et renulle

Perte de contrôle. Sentiment d’être à côté. Tout le temps. Inadaptée. Inappropriée. Les mots sortent. Surcomédie. Jouer celle qui gère. Celle qui va bien. Celle qui surcompense alors que dedans ça s’effrite.

Tenir le rôle, garder le masque. Faire ce que l’on a à faire. Mal peut-être mais le faire. Rester fonctionnelle quoi qu’il arrive. Pas efficace, fonctionnelle.

Assurer sa fonction alors qu’au fond on sait qu’il n’y a rien de bon. Travail médiocre. Fille médiocre. Médiocrité de fond en comble qui fait ce qu’elle peut pour se cacher.

Se voir de l’extérieur. Porter un masque. Surjouer. Mais le masque s’effrite et la médiocrité filtre par toutes mes fissures.

Nulle, nulle et renulle

En faire trop. Trop rire, trop dire. Trop boire, trop manger.

Nulle, nulle et renulle

Attendre qu’il s’endorme. Vomir. Contrôler enfin se qui rentre et surtout ce qui sort. Sortir ce trop de la journée qui s’est accumulé. Trop de contrôle, trop de masque, trop de rôle. Sortir le trop de bouffe, le trop d’alcool. En espérant qu’il emporte la honte.

Comment tenir demain en sachant qu’il sera construit sur les bases branlantes d’aujourd’hui. Comment tenir encore, avoir envie de se lever après avoir été une merde pareille. Affronter le regard des autres, jouer encore son rôle. Ils ne doivent pas être dupes. Ils ont du voir la médiocrité suinter de ma peau. L’horreur de mon intérieur.

Une coquille vide. Un pantin. Un costume vide qui fait ce qu’il peut pour assumer son rôle.

Nulle nulle et renulle

Et dans se lit, écouter l’autre en ne pensant qu’à sa médiocrité. Comment fait-il pour être bien là. A cote de cette coquille vide. Penser aux scalpels dans le tiroir du milieu de la salle de bain. Les planter dans ma poitrine. Percer mes poumons. Regarder le sang couler. Mourir est la seule solution. Je ne peux plus supporter l’horreur de ma médiocrité.

Ce matin, j’ai oublié de prendre mes médicaments.

Piqures de rappel

[J579 APA, J501 ASA]

Les mouvements de sa langue dans ma bouche me glacent d’horreur. Les deux se superposent. Il le sent. S’inquiète. Trop de langue ? Désolé.

Comment lui faire comprendre que ce n’est pas lui. Que c’est juste des petites choses qui font réapparaître l’horreur de cette nuit ? Que ce ne sont que des réminiscences. Mon odorat me fait défaut. Je sens des odeurs qui ne sont pas réelles. Un goût de bonbon à la menthe. Le réel et les souvenirs se juxtaposent et se confondent.

Je change de position. Il me laisse faire. Comme toujours. Mon regard fuyant l’inquiète tout de même, même s’il sait que je reviens vite de ces états. Ça va pas. Ce n’est pas vraiment une question. Laisse moi du temps, laisse moi revenir. Je respire profondément. Me place derrière lui. Touche ses bras. Sens son odeur chasser les autres et le présent reprendre ses droits.

Ce matin-là les flash-backs ne m’ont pas quitté. Une manière de poser sa main sur mon sein. Un enlacement trop vigoureux. Panique. Superposition. Respiration. Retour à la réalité.

Et lui, inquiet, suivant le cours de mes pensées en scrutant le moindre de mes micro-expressions, de mes regards partant de côté. S’adaptant à un jeu dont il ne connait pas les règles puisque celles-ci changent en permanence.

L’hameçon

[J578 APA, J502 ASA]

Plus de deux semaines que j’ai reçu ce message. Cet hameçon, me dit le psy. Un message d’accroche. Y répondre, ne pas y répondre ? Bloquer le contact, ne pas bloquer le contact ? Calculs de prise de risque pour vendeurs d’assurances.

Un message qui ne dit rien de son intention, analyse-t-il, il parle de lui sans ne rien dire. Un message de lâche, dis-je. Un message qui ne demande pas de réponse pour ne pas prendre le risque de ne pas en avoir. Un message d’égocentré qui veut écrire point.

Répondre ou ne pas répondre ? Le risque reste le même selon le psy. Les deux peuvent déclencher la violence. L’insolence de la réponse ou l’ignorance de son absence. Mais c’est un lâche. Il y a dans ce message qui ne demande pas de réponse tout le besoin de contrôle de ce sous-homme infâme. Si je réponds c’est parce qu’il m’aura écrit. Si je ne réponds pas c’est parce que son message n’attendait pas de réponse. C’est une histoire de contrôle, conclue-t-il. 100% d’issues favorables. Pas la moindre prise de risque. Misérable jusque dans ses relances pourries.

Choisir la meilleure option pour moi ? Ce qui est le mieux pour vous. La trouille est déjà revenue. Seul le temps en effacera les traits comme une photo qu’on laisserait trop longtemps au soleil. Mais la trouille est là depuis qu’il a prononcé les mots : Un jour, je le ferai. Et elle ne partira pas.

Répondre ou ne pas répondre n’y change rien. Reste le sentiment de faiblesse. Et l’envie de vengeance. Il y a en moi une guerrière qui crie au combat. Répondre à coups de mots glaçants, coupants, poignardants. Reprendre du pouvoir. Ne plus être faible. Ne plus rester sur ces mots d’apeurée, fuyant le conflit, parce que trop terrorisée : De toute façon, on avait dit juste un verre, non ? Cette voix de gentille fuyarde. Cette faible qui s’esquive au lieu de lui dire ce qu’elle pense. Je n’ai pas pris de risques ce soir là. J’ai tout fait pour minimiser l’impact. Une fois le contrôle repris, ignorer l’horreur et partir sans faire de bruits, sans ajouter de l’huile sur le feu.

J’ai fui là où la première fois je n’ai pas lâché. J’ai fui par peur de ce que pouvait contenir cette phrase, Un jour je le ferai, je ne rigole pas. J’ai cédé à la lourdeur menaçante de chacun de ces mots.

Mais sa violence cachée, sourde et lâche fait appel à la mienne. Vengeance. Reprise de pouvoir. Répondre ou ne pas lui répondre ? De toute façon, il s’est arrangé pour avoir le contrôle, le mot final quoique je fasse. Alors mordre ou pas à l’hameçon ? Changement de question, changement de perspective. Je ne suis pas sa proie. Je ne mordrais donc pas, c’est la moins mauvaise solution. Fuir encore. Ne pas entrer dans la violence. Se protéger. Une minimisation des risques. Mais non, je ne resterai pas les bras croisés à attendre apeurée le prochain message qui viendra faire réapparaître les traits de ma terreur. Le prochain message qui viendra faire resurgir son souvenir dans ma propre intimité. Le prochain message qui me fera confondre l’homme que j’ai dans mon lit avec cette pale copie d’humain qui se cache derrière un clavier et des messages qui ne demandent pas de réponse. Alors à défaut de mieux, je vais le bloquer. M’extraire de sa marre. Cesser de guetter le prochain hameçon. Cesser de le surveiller de loin, pour voir. S’il vient, il devra le faire en personne. Et alors, je serai prête.

Et en sortant de chez mon psy, ce n’est pas en espérant qu’une voiture me percute que je traverse la rue, mais en rêvant à ce que ma haine, ma colère et mon dégoût pourraient lui faire à lui.

Tu as peur ?

[J570 APA, J494 ASA]

– Tu as peur ?

– Oui

– Tu as peur de moi ?

Oui. Non. Je ne sais pas. Dans la chaleur de ce lit, au creux de son épaule, je sais que je ne risque rien. Je m’enfonce un peu plus dans l’asile de ses bras. Je ne risque rien. Son odeur et la douceur de sa peau contre ma joue m’apaisent un peu.

Et pourtant la terreur est là. Nous n’aurions pas dû. Jouer à ce jeu. Pourtant j’ai pleinement confiance en lui. C’était si doux. Mais nous n’aurions pas dû. Pas avec la terreur qui est remontée.

– J’ai peur. J’ai tellement peur, tu sais.

Réponse en attente

[J566 APA, J490 ASA]

Si je vais bien depuis qu’on a tenté de me violer ou si je vais bien depuis que le mec qui m’a proposé de recommencer à avoir une pratique sexuelle a profité de mon état de choc pour mimer un viol, se sentir enfin fort, quelques minutes de pouvoir alors que je pleurais sous les coups dégueulasses de sa langue sur mes seins, alors qu’il m’enfonçait sa langue au fond de la gorge à défaut d’être capable de me pénétrer. Vas y montre moi comment tu te défends.

Alors puisque cela t’intéresse, les mois passent mais je n’oublie pas.

Le 9 juin 2017

Au mieux c’était de l’indifférence, au milieu une tentative prétentieuse de me guérir et au pire l’occasion de te sentir fort et dominant au moins une fois dans ta vie. Un jour, je le ferai. Un jour, je tuerai des femmes. Sans s, il n’y avait pas de conditionnel dans le son de ta voix.

Une blague de mauvais goût ? Peut être … Mais ma peur après, la terreur, le rappel à l’agression, chez quelqu’un de normal cela aurait fait réagir. S’excuser. Mais non, toi, tu n’as peut être rien vu et alors cela fait de toi un monstre d’égocentrisme. Or, je pense qu’au contraire tu l’as vu et ne voulais pas en démordre. Tu me l’as répété : Je ne rigole pas. Oui, tu l’as vue cette peur et ça, ça t’a plu.

Enfin, une faiblesse. Enfin dominer. Mais tout en restant protégé. Ne pas trop en dire. Je ne t’empêche pas de partir. Laisser juste un climat de peur s’installer, le doute planer et foncer dans la brèche. Une attaque sans risque.

Sans l’autre agression, jamais je n’aurais eu peur de toi. Et toi, sale charognard, tu profites de ça ? L’autre au moins avait le courage de m’affronter en face. L’autre au moins était un homme.

Je me rappelle aussi mes mots lorsque je t’ai demandé de ne pas rire avec de telles menaces, menaces que tu t’es empressé de confirmer. Et bien fais attention, tu ne sais jamais sur qui tu tombes. En me répondant, je sais, je ne suis pas sûre que tu aies saisi le sens de ces mots. Ce n’était ni une parade, ni un conseil, ni même un avertissement. C’était une promesse. Un jour, alors que tu auras ignorer le non d’une toute jeune fille comme tu les aimes, niaises et admiratives devant le physicien derrière lequel se cache l’adolescent attardé que tu es. Un jour, si elle prend peur et n’ose oser la voix et donc que tu continues, cette jeune fille aura un père, un frère, ou une mère comme moi et là, je te promets, tu ne sais jamais sur qui tu tombes.

Promis.

Un petiot coucou de loin !

[J566 APA, J490 ASA]

6 heures du matin. Réveil. Réflexe. Connexion à internet.

Un message. Une fraction de seconde j’imagine un message d’amour. Une fraction de seconde avant de voir son nom apparaître. J’ouvre.

Un petiot coucou de loin !
J’espère que tout va bien.
Belle route !

La peur est la première à venir. La panique. Et mon amour qui n’est pas là, à sa place auprès de moi. Je lui écris.

Xanax.

Je fume dehors. Il fait froid. Il me rappelle, inquiet.

Ne vas pas travailler Reinette.

Si, je vais aller travailler. Il ne me reprendra pas ça. Pas encore.

Ne fais rien. Ne lui réponds pas.

La terreur encore. Il est là. Il tient à me le faire savoir. Un message de loin et pourtant… Un message qui dit je suis là. Je ne t’ai pas oubliée. Moi non plus, je ne l’ai pas oublié. Enterré tout au plus sous le temps et les montagnes d’amour que j’ai reçues depuis quelques mois. Sous tout ce travail pour extirper mon corps de son immonde emprise afin de le donner à un autre et, ainsi, me le rendre à moi. Pour refaire confiance. Pour me laisser aller à aimer dans toutes les sens du terme et tout l’abandon que cela demande.

Un message qui nie cette soirée du 9 juin. Qui nie ma terreur. Qui nie son plaisir à me voir perdre le contrôle sous le coup de la panique et en avoir l’exclusivité pleine. Un message qui dit : tu es encore à ma portée.

J’ouvre l’enveloppe stérile du scalpel. Peut-être cela me calmera. Non, je ne finirai pas son travail. Il n’atteindra plus mon corps. Je ne serai plus son subalterne. Coupant ce corps qui après cette nuit sombre est devenu le sien. Non. Tu réveilleras ma terreur, mais pour atteindre mon corps, il faudra le faire toi-même et en personne.

Ne fais rien. Ne lui réponds pas.

Ces mots galopent dans ma tête. Ne rien faire. Attendre, à sa merci ?

Cela aurait fait 10 ans

[J565 APA, J489 ASA]

Cela aurait fait 10 ans.
10 ans sans fumée.
10 ans à dire pas celle là, tu fumeras la prochaine.
10 ans.

Et non. Encore un anniversaire que je ne fêterais pas.

Trop de stress. Trop d’angoisses. Trop à tenir. Tenir la journée. Tenir le boulot. Trop à retenir. Retenir son envie de rester au lit. Retenir son corps qui s’effondre. Retenir toute cette angoisse. Retenir comme un barrage éprouvé par la force tranquille mais constante d’une gigantesque masse d’eau se pressant contre son flanc.

Alors pour tenir, on lâche ça. On la fume cette clope. Puis celle d’après. Puis celle encore d’après. Une seconde de plaisir. On goudronne le mal, la tristesse, le dégoût, la honte. Une seconde de plaisir…

Puis le dégoût, la nausée, cette boucle infernale où tu te hais, te sens nulle et que pour pas le ressentir une seconde, pour lâcher prise, pour ne pas tenir, tu fais un truc mauvais qui te pousses à te sentir encore plus mal.

Hypnose

[J561 APA, J485 ASA]

Le décompte recommence. Un, deux. Je descends les étages de cette tour qui m’amène à l’intérieur de moi. Trois, quatre. Il le faut. Cinq, six. Prendre cet escalier en colimaçon pour aller la voir. Sept, huit. Il faut aller sauver mon angoissée. Neuf, dix.

Le cri. Encore ce cri. Le même dédale sombre que j’emprunte tous les jours guidé par lui. Il ne dit rien et pourtant ses mots vous déchirent l’âme. Une peur pure. Concentrée. Essentielle.

J’arrive dans la pièce. Je la connais maintenant. Le trou. L’angoissée. Mon psy dit que le chemin sera long avant que le trou ne se remplisse.

En parlant avec mon amour, j’ai dit qu’il a toujours été là. Qu’il s’était refermé. Que je savais le gérer. Le réduire. Au minimum. Et ne plus tomber dedans ou en sortir rapidement. Mais l’agression l’a réouvert. Ce trou noir. Cette abyme. Pute. Grosse. Moche. Faible. Les monstres des profondeurs remontent et agrippent mon angoissée. La broient. Lui arrachent des chaires.

Alors je sors mon angoissée. Mais cette fois quelque chose est différent. Alors que je fais l’exercice tous les jours. Mon angoissée a rétréci. Et ses cris d’angoisse sont plus aigus.

Toujours aussi translucide et lisse, mon angoissée a la forme d’un enfant. Alors je la serre. Je la prends. Je lui susurre des mots apaisants. Je suis là mon angoissée. Je suis là. Tout va bien. Je t’avais dit que serai là et dès que je peux je viens.

Alors, mon angoissée se calme. Le trou est là, bien que je ne le voie pas vraiment. Mais est-il vraiment là ?

Peut-on vraiment avoir un trou à l’intérieur de soi ? Un gouffre ? Synonyme de danger, de mort et de froid. Je l’ai dit, mais peut-on vraiment avoir ça en soit ? Peut-on vraiment avoir du danger en soi ? Être du danger pour soi ? Être source de souffrance ? Contre soi ? Alors, je regarde l’angoissée qui s’est endormie et je ne distingue plus vraiment le trou.

Et si le trou n’existait pas ? Si il n’était qu’une projection de mon angoissée. Une projection terrorisante, effrayante, faisant naître une peur réelle, certes. Mais si l’objet de l’angoisse, lui, n’existait pas ? Car je ne suis pas en danger. Mes angoisses ne sont pas couplées à un danger réel.

La contrainte du chômage ? La menace ? Ils m’ont fait tellement pire. Cela ne peut me faire de mal. Tous ces éléments qui entrent en résonance comme le jargonnise mon psy ne sont pas de vrais dangers. L’interaction avec les autres ? Que mon travail soit mauvais ? Que je ne respecte pas les délais ? Qu’untel ne soit pas content ? Tout ça ce n’est rien face à la vraie peur, à la vraie contrainte. Son poids sur le mien. Son sexe voulant entrer en moi. Ses mains maintenant mes poignets, agrippant ma mâchoire. Ces phrases percutantes. Tu aimes la bite. J’ai envie de toi. Ça c’est de la contrainte. De la terreur. Et la menace ? Et bien sanctionnez moi ! Coupez moi les vivres ! Rappelez moi à l’ordre, à la règle, à la loi, à vos exigences professionnelles ! Un jour je tuerai des femmes. Un jour, je découperai des femmes en morceaux que j’éparpillerai comme un puzzle. Ça c’est de la menace. Ça c’est terrorisant !

Alors que je serre ma petite angoissée dans le bastion protecteur de mes bras, mon idée se précise. Et si elle, qui est venue d’un vrai danger, d’une vraie menace, d’une vraie contrainte ; elle qui a toutes les raisons d’exister ; elle qui est née de la peur de se faire violer, de la peur de mourir, de se faire exproprier son corps ou sa vie et si elle voyait des monstres derrière des ombres ? Si comme les enfants, une fois la nuit venue, elle était terrorisée par l’ombre d’un porte-manteau, d’une armoire, d’une veste mal rangée ? Si elle se trompait ?

Et alors que je serre mon angoissée contre la chaleur de ma poitrine, l’évidence me frappe : il est temps d’allumer la lumière.

Hypnose

[J557 APA, J481 ASA]

À dix, vous passerez cette porte. Une porte lumineuse.
1
Une fois entré, vous y visualiserez votre état actuel.
2
3
Cette hypertension.
4
5
Votre cœur, vos artères,
6
7
Réaliste
8
9
Ou non
10

Une voix, hurle. À l’aide. Un cri déchirant. Une puissance de fins de force. Une voix à bout.

À l’aide !

Il fait sombre. Un dédale.
Toujours ces cris. Cet appel désespéré. Un cri de noyé.

À l’aide !

Toujours plus loin. Plus sombre. La voix de fait de plus en plus proche alors qu’elle s’essouffle.

À l’aide !

Enfin, une pièce. Un trou noir, glacé, entouré d’une minuscule bordure. De quoi tenir à peine sans tomber.

À l’aide !

Elle est là, la chose plaintive. Dans le liquide sombre qui emplit ce trou. Son corps blanc, luminescent, transparaît dans l’écume.

À l’aide !

Elle tend un bras désespéré. Je l’attrape, la tire à moi. Sur ce rebord ridicule.
Imaginez maintenant comment vous voudriez que votre corps soit.

Je la prends dans mes bras. Son corps lisse et blanc. Si impersonnel et pourtant je la reconnais. Ma vieille amie. Mon angoisse. Je la sers.

Je suis là. N’ai plus peur.

Je sens son corps saccadé de cette peur de noyé. Épuisé par cette nage frénétique pour ne pas couler.

Je suis là. Repose toi sur moi. Je suis là maintenant.

La respiration saccadée s’apaise. Son corps se fait plus lourd contre le mien.

Je suis là. Je ne te laisserais pas te noyer.

Encore un peu plus de poids.

Je suis là. Si il faut vomir tout ce que l’avale pour te calmer. Prendre des médicaments. Venir dans cette grotte chaque soir, te sortir de ce trou, je le ferais.

Tu as peur. Tu ne peux te reposer. Coincée que tu es au bord de ce trou. Sur ce rebord infâme. Chaque faux pas, chaque faiblesse, impitoyablement te fais tomber dans cet abime. Et usée comme tu es tu ne peux plus remonter.

Ma douce, ma belle angoisse. On me dit que tu partiras. Que tu t’évanouiras. Que le temps t’effacera.

Nous savons toi et moi que c’est faux. Qu’après ce que nous avons vus, qu’après ce qu’ils nous ont fait, qu’après tu ne pourras pas partir. Que nous sommes toi et moi liées jusqu’à la mort. Et que tu ne t’éteindras qu’en même temps que moi.

Ils ont ouvert ce trou infâme en nous. Et tu es condamnée à tourner autour jour après jour, nuit après nuit.

Mais ma belle, ma douce condamnée, tu n’es pas seule. Je suis là. Je prendrai le temps de descendre au bord de ce trou autant qu’il le faudra. Je viendrai t’en sortir. T’apprendrais que nous devenons plus fortes. Que nous tombons certes, mais que nous savons ressortir. De plus en plus vite. De plus en plus efficacement. Alors ma belle angoissée, tu auras moins peur de la morsure du froid de l’abîme. Je t’apprendrai à attendre. À faire la planche sur l’abîme sans craindre sa profondeur. Je t’apprendrai à me refaire confiance. Cela ne sera que transitoire.

Tu as souvent bu la tasse. Tu t’en enfoncée dans cette noirceur. Mais plus jamais je ne t’ignorerai.

S’il faut venir tous les jours t’en sortir, je serai là. S’il faut élargir ce bord ridicule à à main nue quitte à m’arracher les ongles, je le ferai.

Je serai là.