Autocentrée au foyer

[J557 APA, J481 ASA]

Maintenant, l’angoisse c’est tous les jours. Chaque matin, elle monte, elle monte, elle monte. Avec cette envie qu’on me foute la paix. Qu’on me laisse me lover contre mon canapé, lire, faire des confitures, écrire, écouter de la musique, jardiner, marcher. Qu’on me laisse faire une orgie de moi-même. Changer de job, devenir autocentrée au foyer. N’avoir plus aucune attente à répondre, plus aucune interaction à remplir, rien. Moi et moi-même 42 heures par semaine. Car moi et moi-même nous entendons bien, avons le même rythme, supportons nos silences, notre manière de travailler par à coup, notre absence d’inquiétude face au travail, aux tâches administratives. Moi et moi-même sommes une super équipe. Moi et moi-même nous lèverons tôt ou pas. Ferons une sieste ou pas. Mangerons ou pas. Travaillerons entre 19:00 et 22:00 parce que nous en aurons envie. Libérées, nous nous mettrons à créer. Deviendrons super productives. L’esprit enfin libre de produire quand cela vient et non quand cela doit.

Moi et moi-même seront plus qu’heureuse de devenir une autocentrée au foyer.

Lettre à l’indéfini

[J556 APA, J480 ASA]

Tu m’as demandé l’autre soir Mais qu’est-ce qui m’angoisse. Comment te répondre à toi qui arrive après. Tellement après les faits. Je vais essayer.

Nouveau job, reprise, nouveaux horaires, nouvelles interactions, nouvelle interaction, bouleversements, déséquilibres, chamboulements. C’est difficile à comprendre. Tout ceci est tellement complexe, tellement imbriqué. J’ai pas de réponse claire, concise à donner. Il n’y a pas que ces deux nuits, il y a ma vie d’avant et surtout ma vie d’après. Les remarques permanentes entendues ou interprétées, devenir la victime, celle qui n’a pas su se défendre, les sous-entendus, radar imparfait, incapable d’analyser les intentions des autres, faille interne, faiblesse ultérieure. Et ce flou qui s’installe. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Est-ce vraiment arrivé ? Ai-je mal interprété ? L’ai-je cherché ? Mon état n’est-il pas trop fort ? Est-ce que je sur-réagis ?

Quand on te martèle une nuit à coup de violence, une autre à coup de menace, que ce n’est pas toi qui décide, ni de ton corps – Tu auras beau te défendre tu n’es ni assez forte, ni assez intelligente pour empêcher ça. -, ni de ce que tu veux – Allez, on le sait qu’en vrai c’est ce que tu veux. Ce n’est pas un viol puisque que tu aimes la bite. -. Que tu ne maîtrise plus rien et que par la suite, à coup de petits renforts négatifs, toi qui n’as pas su te défendre, toi la faible, toi qui n’a pas compris, toi qui a mal interprété leurs intentions et bien tu l’internalises.

Et tu entends aussi que ça devrait être passé. Que ce n’était pas si grave. Que ça doit venir d’autre chose. De toi. Alors tu t’interroges. Tu te dis et si c’était vrai. Et si cela venait de toi vraiment ? Après tout, tu as le bagage génétique et environnemental. Fille de dépressive et d’alcoolique, après tout, ceci n’était peut être qu’un révélateur de ta nature profonde de malade mental. Tu n’es pas une personne forte à qui il est arrivé des événements traumatisants. Tu es une personne faible, déjà diminuée psychologiquement incapable de faire face à des événements tristes, certes, mais sans gravité. Car à entendre, mon état ne peut pas s’expliquer par ce que j’ai vécu. D’autres se sont remises plus vite. D’autres à qui il est arrivé pire.  Et certainement qu’après, tu entends encore et encore les mêmes remarques même là où elles ne sont pas.

A force, tu n’arrives plus. Tu ne peux plus répondre à des exigences.Tu ne sais plus. Tu es nulle. Et puis tu ne te sens plus capable de comprendre ce qu’on attend de toi. D’interpréter les interprétations des autres. As-tu seulement une valeur à leurs yeux ?

Tu ne peux plus laisser l’angoisse de côté pour travailler. Une journée, une demi-journée, même une heure. Ton unité de vie devient la seconde. La fin de la journée c’est loin. Passons cette heure là, puis la suivante. Heureusement, on ne peut souffrir qu’une seconde à la fois. L’angoisse devient une marée noire et visqueuse qui peu à peu t’ensevelit. A force tu ne sais plus pourquoi. Cela n’a plus de lien avec la réalité. Juste une marée noire qui te submerge et te dis que tu es nulle, inapte, incapable. Tu ne vas pas y arriver. Tu ne vaux rien. Alors tu vas travailler tant bien que mal. Rentre à midi dormir. Dors, dors et redors parce que c’est tout ce que tu arrives à faire en plus de travailler. Tu ne vas pas y arriver. Et la prophétie se réalise.

Un jour, tu as si mal dans la poitrine que tu n’arrives plus à respirer. Tu ne vas pas y arriver. Tu manques littéralement d’oxygène. Et cette douleur persistante. Chaque battement te faisant atrocement souffrir. Un poids écrasant posé sur ton sternum. Une pression à crever. Pourtant on compte sur toi, dans une demi-heure, un cours commence et c’est toi qui prépare le matériel. La prof compte sur toi, les élèves comptent sur toi. Mais toi, toi, tu es cachée sous un bureau parce que tu n’en peux plus. Tu as tout essayé pourtant. Tu as fait un tour dehors. Fais de la relaxation. Respiré. Plugué tes écouteurs sur tes oreilles. Rien y fait. Tu n’y arrives plus.

Et alors arrive le moment où tu dois expliquer. Répondre aux questions. Quelle maladie ? Péricardite. Bactérienne ? Et là, va dire que non. Va dire que c’est ton angoisse qui fait ça. Les mois se sont écoulés. Va expliquer que tu n’y peux rien, n’y comprends rien mais que c’est là. Que oui, tu as essayé de soigner ton angoisse mais que non tu as pas trouvé ce qui te fallait. Que oui, ça a beau être dans ta tête, c’est ton corps qui n’en peut plus.

Et accepte d’être faible, de te médicamenter. Va accepter que ce que tu as est décrit page 227 du DSM V, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Va accepter que tu es comme tes parents, pas mieux. Sauf que eux, ont eu la décence de continuer à travailler. Mais toi pas. Toi tu t’arrêtes. Toi, tu fais porter ta faiblesse psychologique sur les autres. C’est ta faute mais c’est eux qui doivent travailler plus. C’est ta faute mais tu n’arrives plus ni à être efficace au travail, ni à être une bonne amie, ni rien. Tu es rien. Tu ne fais plus rien. Tu ne vaux plus rien.

Et c’est pas tellement que tu crains pour le travail mal fait, que tu sois perfectionniste, ça tu as compris il y a longtemps que ça servait à rien. Les cours se feront sans toi, les préparations aussi et tu sais très bien que si tu t’étais cassé la jambe cela ne t’angoisserait pas. Ce qui te fait peur c’est que c’est dans ta tête. Et qu’une jambe, c’est 6 semaines pour les os et quelques mois pour la rééducation. On le sait. C’est programmé. On récupère. Mais une tête. Ça se répare comment ? Y a rien qui a l’air de marcher. Le temps ? C’est quoi ça le temps. Et est-ce que j’ai le temps d’ailleurs ? Des thérapies , j’essaie ma y a rien qui marche. Et si une tête ça se réparait pas ? Et si je ne redevenais plus jamais celle que j’étais avant ? Et si ça s’empirait ?

Je ne serai plus jamais celle que j’étais avant. L’angoisse ne partira pas. Je vais apprendre à la gérer. Trouver des adaptations. Comprendre mon nouveau fonctionnement. Mes nouveaux besoins. Ça pourra éventuellement s’améliorer. Ou pas. Je vais devoir apprendre à vivre avec ma nouvelle tête. Mais le deuil de celle que j’étais est dur et la comparaison permanente entre les deux en gros défaveur pour la nouvelle venue. Et j’ai peur, peur continuellement de me noyer encore dans cette mer d’angoisse qui te terrorise, t’englue, t’oblige pendant deux semaines à ne faire que dormir, à rester au soleil pour avoir un peu de chaleur, à t’exclure des autres parce que leur contact est trop râpeux, irritant.

Alors, je crois que c’est un peu tout ça qui m’angoisse. Je ne vais pas y arriver.

Alice au pays de l’angoisse

[J545 APA, J469 ASA]

J’ai l’impression de passer mon temps sur l’arrête, à tourner autour d’un gouffre sans fond, sans m’arrêter.

Forcément à un moment je vais tomber. J’ai plus de force. Comme l’impression d’être dans le coton tout le temps, la tête lourde, les jambes tremblantes. Comme une grippe qui passe pas. Un flou fonctionnel.

Alors ça va pas manquer. Je vais m’encoubler dans mes propres pieds, marcher à côté ou simplement céder sous mon propre poids et tomber comme Alice dans un monde où plus rien a de sens. Une monde de folie. Coupée du monde. On ne me retrouvera plus, toute perdue que je serais au fond de mon angoisse.

Chaque nuit, chaque matin, je me dis c’est aujourd’hui que je vais plonger. Et peu importe que je tombe pas. Le soir, l’idée est la même voire pire.

Comme si on disait à quelqu’un tu vois bien que tu es pas mort aujourd’hui alors t’as aucune chance de mourir demain. Et non, nous, on sait que si on est pas mort aujourd’hui on a d’autant plus de chance de canner demain.

Putain, j’en peux plus de ce sentiment de faiblesse. Faut tenir droit. Debout. Mais vous voyez pas que je suis comme une tour de Jenga avant l’effondrement. Ça tient par petite touches, des minuscules zones de frottements. Je suis debout mais je suis déjà à terre. La tour de Schrödinger. Je vais plus y arriver.

Et plus je tourne autour de ce trou et plus je m’épuise, plus je cède, plus je me délite.

J’en finis pas de tourner et tourner. Alors que je devrais le reboucher ce trou ou m’en éloigner.

Enfin trouver une solution, un truc quoi, pour cesser de tourner.

Stress post traumatique

[J536 APA | J510 ASA]

Non, ce n’est pas ma faute.

Le stress post traumatique c’est découvrir trop abruptement que notre monde est dangereux et que l’on va mourir, peut-être de la main d’un autre. C’est découvrir que notre vie pour certain ne vos rien. Moins, bien moins que leur plaisir. Qu’on peut prendre notre vie, notre intégrité corporelle, notre sécurité affective, pour le plaisir par égocentrisme sans la moindre empathie ou avec cruauté.

C’est découvrir suite à ça que la plupart des autres ne vous comprendront pas ou ne voudront pas vous comprendre. Seront indifférents à votre détresse.

Le stress post traumatique c’est vivre avec un handicap invisible. On se repose sur des amis quand on peut. Sur des professionnels. Pour continuer à avancer. Continuer à vivre pendant qu’à l’intérieur ce qui a été cassé se referme, souvent mal, s’infecte même parfois. Et continuer d’avancer, toujours, continuer de vivre même si on voit plus comment on pourra faire pleinement confiance à un autre être humain un jour. Et voir tout ce que les autres vous ont vraiment pris, votre capacité à donner, à aimer, à être aimé, à s’aimer. Les voir de jour en jour s’amincir.

Entendre les professionnels parler de retour à la normale, de gestion des crises d’angoisses à coup de respiration. De savoir déjà gérer ses crises d’angoisses mais de voir son intérieur pourrir et trouver personne pour le comprendre. Pour voir la plaie infectée, la gangrène qui s’installe.

C’est un handicap invisible que personne ne voit et auquel on croit vaguement. On exagère, on s’apitoie alors qu’en vrai on meurt.

Présentation

Il est temps. Temps de prendre confiance et de se lancer.

Voici donc le journal de bord d’une victime qui refuse de l’être.

Des mots écrits depuis le jour J. Le jour où tout a commencé. Le jour de la grande implosion, de la fissuration massive. Le premier jour J.

Depuis ce jour, je noircis la blancheur de mon écran de mots. Des mots, encore des maux. Pour vider un peu de cette noirceur qui m’emplit.

J’ai noirci méticuleusement, jour après jour, écran blanc après écran blanc. Raconter ce que je ressentais. Ce que je ne pouvais dire. Ce que j’ai entendu.

Vider tous ces mots en espérant qu’une fois jetés sur l’écran, ils prendraient un sens. Ils retrouveraient une cohérence et cesseraient de n’être qu’un océan houleux de maux prêt à m’engloutir.

Il est temps de les jeter plus loin. De les jeter dans l’abîme. Pour en faire autre chose que des mots. Un projet. Mauvais. Mais un projet. Alors, un à un, dans le désordre, relire les mots, les réarranger, créer avec une histoire au lieu d’un vécu. Et les poser là, suivant l’aléa des corrections grammaticales, des relectures appliquées transformant mes souvenirs en textes.

Ici donc reposent tous ces mots. Espérons qu’ils emportent les autres avec.

Un humain de trop

[J509 APA | J433 ASA]

Pour un humain, il est exceptionnellement peu anxiogène voire même apaisant. Mais il reste un humain. Avec ses désirs, ses envies, ses angoisses. Et c’est trop compliqué pour moi à gérer. C’est trop de stress. Je n’y comprends rien à son fonctionnement.

Et avec lui, j’ai ressenti cette envie qui vous montre à quel point la communication entre le cerveau et le corps est rapide. Quand on pense à quelqu’un et que c’est le corps qui répond. Cette petite vague de chaleur, ce fourmillement, cette électrisation qui éclot bien plus bas que les sentiments vous remuent. Et ça, je ne l’avais plus jamais ressenti.

Mais, pour moi qui suis complètement brisée de haut en bas, submergée par cette marée noirâtre et sans âme, c’est trop. Je dois tenir. Je dois me battre. Je le ferai, mais je me bats déjà assez contre l’épaisse déferlante de ces agressions qui ne semble jamais finir. La semaine prochaine, on fera mon procès. Passera chacun de mes mots au crible. Je n’aurai le droit à aucune erreur. On me traitera de folle, de pute, de salope, de bipolaire, d’enfant traumatisée, de cyclotomique, menteuse, de frustrée. On enverra des salves pour que je me brise, pour que je renonce. Quoi qu’il arrive, ça sera ma faute.

Alors, je ne peux pas tenir le coup. Je n’ai pas la force de gérer une relation humaine tout aussi bien qu’elle soit. Je vis dans l’angoisse du combat à venir et j’ai appris qu’il ne cessera jamais.

C’était une très jolie parenthèse dans tout ce marasme mais je ne peux pas supporter le moindre souffle de vent en plus.