Retour à la norme

[J49]

La nuit du 24 mars, un homme a tenté de me violer à deux reprises. A deux reprises, il m’a plaqué au sol. A deux reprises, je me suis débattue. Et à de nombreuses reprises, je lui ai dit Non, je ne veux pas et lui a dit : Si tu veux. Si tu veux. Et parce qu’il était plus fort, il a failli réussir à m’imposer sa volonté. A décidé pour moi de ce que je voulais.

Mon cerveau a essayé de fuir un moment cette situation, d’oublier, de faire comme si rien ne s’était passé. Faire comme si rien ne s’était passé, j’en ai entendu des choses comme cela depuis. J’en ai entendu des : la vie saura donner une couleur différente aux choses, la vie reprend son cours, la vie continue. Des paroles d’hommes généralement. Parce que la plupart sont des crétins comme les autres.

Même certains médecins m’exhortaient à un retour à la normal. Dans six mois vous vivrez comme si rien ne s’était passé, vous verrez. Ne parlons plus de l’agression. Tout enterrer.

Il paraît que le cerveau fait ceci, tout enterrer. Le néo-cortex plus précisément. Il enterre l’événement pour nous protéger. A voir, mon néo-cortex est en grève.

Car rien ne sera comme avant. Rien ne sera comme avant. Avant quoi ? Avant l’agression. Car oui, c’était une agression. Et pourtant, j’en ai entendu des : Mais en fait, il ne t’es rien arrivé. Tu as évité le plus grave.

Alors à ceux qui pensent que la vie devrait reprendre son cours car en fait, il ne m’est rien arrivé physiquement, voici ce qui m’est arrivé cette nuit là. Voici les découvertes, les révélations, les bouleversements de croyances fondamentaux apparus cette nuit là :

On peut s’en prendre à moi parce que je suis une femme.

Qu’être une femme est une condition suffisante pour que certains hommes croient que je suis un objet prêt à répondre à tous leurs désirs juste parce qu’ils le veulent, donc je le veux aussi.

Qu’on peut n’avoir aucune considération pour votre opinion malgré tous vos efforts pour l’exprimer.

Que la raison du plus fort et la meilleure malgré tout.

Que je ne suis pas assez forte pour me défendre et que donc une bonne partie de la population est capable de me contraindre, de me blesser ou de me tuer, juste parce qu’ils en ont envie.

Qu’on ne peut définitivement faire confiance en personne.

Que je suis en danger avec les autres.

Que l’empathie n’est pas une aptitude universelle.

Que notre système judiciaire pense qu’avoir bu, que rentrer seule le soir est une erreur.

Que j’ai beau être au sommet de la chaîne alimentaire, je ne suis rien qu’une proie.

Et ces phrases sont autant de poignards qui coupent encore et encore mon âme, mon système de valeurs et de croyances en infimes lambeaux. Ce n’est pas un retour à la normale qui m’attend, c’est un retour à la norme.

5 séances renouvelables

[J13]

Centre d’aide aux victimes. 13 jours. Il aura fallut treize jours pour avoir une foutue place.

Alors je raconte à nouveau. Je raconte encore. Je pleure encore.

On m’explique alors les services offerts par le centre. Les 5 consultations psychologiques offertes, renouvelables, si besoin.

J’explique ce que j’ai eu. La pratique de l’oubli. Je n’en veux pas. Je n’oublie rien. Qu’est-ce que je veux ? Un homme. Parler de l’agression. Encore et encore. La vomir jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

On m’oriente. Debriefing psychologique. Peu d’hommes dans leur liste. Les femmes préfèrent généralement les leurs. Tant mieux pour elles. Trois noms quand même. Leur âge ? C’est important ?

J’appelle le plus jeune. En espérant qu’il ne mette pas encore 13 jours à me trouver une place. J’en peux plus. Il faut faire quelque chose. Vite.

Heureusement, il comprend l’urgence et fait quelque chose qu’aucun autre n’a fait avant : il me trouve une place, rapidement, là où il n’y en avait pas.

5 séances renouvelables. Espérons que cela suffise à tout vomir.

Comme un satellite

[J9]

Trop fatiguée. Trop satellisée. Même pour écrire. Pas le fond ni la forme.

Il a fallut expliquer. Raconter. Sans vraiment comprendre. Cette impression d’être à la porte d’un truc. De sentir que ça bouge, que ça détruit, derrière. Mais d’être dehors cette porte close encore pour l’instant. En attendant que ce tumulte interne l’arrache et s’engouffre dans le cadre m’emportant au passage.

Expliquer aux proches. A la famille. Au travail.

Entendre des réponses colériques, empathiques, tristes, paniquées et plates.

Répondre aux questions. Pourquoi rentrer seule. Pourquoi ne pas appeler. Justifier. Rassurer. Fanfaronner.

Et toute cette ouate. Et ce truc au ventre qui part pas. Qui tord. Qui coupe. Et rien qui calme.

La honte

[J5]

Unité de gestion et de prévention de la violence.

Me voilà dans leur salle d’attente qu’ils partagent avec la consultation pour victimes de torture et de guerre. Et là, serrant ma bouteille d’eau, n’ayant pas dormi depuis plus d’une semaine plus de 20 minutes consécutives, là, entre des jeux pour enfants, des magasines et une bibliobox, là, je regarde la femme en face de moi.

Abattue. Victimes de torture et de guerre. Des gens qui meurent pour de vrai. Fissurés par des lames. Implosés par des bombes. Victimes des mois, des années. Une fois, deux fois, mille fois. En continue.

Et moi, je suis là. Moi qui n’ai rien vécu, rien subit. Il ne s’est rien passé. Et dans ses yeux rougis, c’est ma honte qui je vois.

La déclaration d’accident

[J4]

Oui, je me suis énervée. J’en avais besoin. Je devais faire quelque chose.

Elle ne comprenait pas l’urgence. Non. Elle ne comprenait pas l’urgence. Pourtant, le policier m’avait dit, prenez cette feuille, appelez-lez, ils pourront vous aider. Un centre d’aide aux victimes. V-I-C-T-I-M-E, ce mot était imprimé partout sur la feuille. Partout. Victime, victime, victime, victime. Martelé. Bam, bam, bam, bam. Parce que je suis ça maintenant. Une victime. Je lui ai dit Non. Un non clair et franc. Je ne suis pas une victime. C’est une feuille pour victime. Je n’en suis pas une. Je ne la prendrais pas.

Alors consciencieusement, il a barré chaque victime. Chaque insulte. Voilà, ce n’est plus écrit. Il en restait deux que j’ai barré moi-même après lui avoir fait remarquer parce que non, je ne suis pas une victime.

Ils pourront vous aider, m’a-t-il dit lorsque je partais. Vous en avez besoin.

Et pourtant au téléphone, une voix m’annonce qu’on ne pourra pas me voir avant deux semaines. Je comprends pas. Ils pourront vous aider. Moi, je meure, je me fissure et on me recevra dans deux semaines ? La fracture de votre âme Madame attendra bien quelques semaines. Par contre pour l’administratif là, elle était réactive la voix. Comment ça vous n’avez pas fait votre déclaration accident auprès de votre assurance ? Il faut le faire tout de suite. Comment vous allez vous faire rembourser après.

Me faire rembourser ? Mais qu’est-ce que j’en ai foutre ? Je vais crever d’horreur et tu me parles assurance ?

C’est ça l’urgence, l’administratif ? Et cette putain de douleur qui me ronge l’intérieur ? Cette acide qui se répand dans tous mes organes ? C’est pas urgent ça ? Si je me vidais de mon sang, on me demanderait de faire ma déclaration d’accident avant de me sauver la vie ? Navrée Madame, vous avez l’artère fémorale sectionnée mais tant que vous avez pas rempli le formulaire en ligne, on ne peut rien faire.

Putain. Je suis satellisée. Je vis dans un autre monde. Je ne dors plus. Tous les bruits me réveillent. Des tranches de 20 minutes. Les gens, des poisons, du verre pilé. Leur contact me glace. Leur vue m’irritent. Et il y a ce truc là, ce truc dans mon ventre qui part pas. Ce truc qui me serre les viscères et m’aspire. Ce vide. La mâchoire serrée, possédée par des mouvements involontaires de droite à gauche.

Et il faudrait que je me calme ? Calmez-vous Madame, vous énervez ça ne sert à rien. Je vous parle tentative de viol et vous me demandez de me calmer ? Ici, la locution magique ne marche pas. Vous ne voulez pas m’aider et je dois me calmer ? Mais putain, j’ai pas demandé un rendez-vous pour remplir ma feuille d’impôt.

Mais oui, je sais que je dois me calmer. Si je veux obtenir son aide, va falloir prendre sur soi encore. Surmonter.

Si j’ai pu l’empêcher lui, c’est pas une voix au téléphone qui m’arrêtera.

Et alors il faut reprendre la posture à laquelle j’ai le droit. Je ne me fâche pas. Comprenez-moi, j’ai peur, je suis angoissée, alors quand vous me dites deux semaines, je panique. Mais ce n’est pas contre vous. Expliquer. Encore et encore. Être compréhensive, douce, calme, chétive, triste, patiente. La seule posture autorisée.

D’eux, de ce pseudo centre d’aide aux victimes, je n’aurais aucune aide d’urgence. Au bout de 10 minutes, le cerbère des rendez-vous me lâche enfin l’existence d’un service de gestion de la violence à l’hôpital. Eux, peut-être…

Et eux on fait. Vite. Ils m’ont passé un médecin au téléphone. Pour parler. Tout de suite. Pour écouter. Tout de suite. Pas dans deux semaines. Tout de suite. Parce qu’il y a urgence.

Deux guichets de trop

[J3]

Arrivée dans ce commissariat.

Tu peux le faire. Tu l’as repoussé lui, tu peux faire ça.

Celui de mon quartier était fermé pour travaux. Descendue en ville. Tourné à pied pour trouver. Plus de batterie.

Tu peux le faire. Respire.

Ce matin, je n’ai pas voulu abdiquer. Je ne suis pas une victime. Je mettrais une jupe. Pour leur prouver. Je ne suis pas une victime.

Le commissariat est devant moi. Deux boutons pour sonner. Un de trop. Blocage. Une fois dedans, trois guichets, barrières à des bureaux lointains. Personne au guichet. Deux de trop. Je fige.

Tu peux le faire.

 – C’est pour quoi ? me demande-t-on sans lever les yeux d’un écran.

Elle est à 2 mètres de moi. Ils sont beaucoup. Je suis seule.

– Déposer une main courante.

– Quoi ?

Ben non c’est pas assez fort pétasse mais tu es trop loin. Et tu comprends rien toi. Tu y comprends rien à chacun de ces mots qui m’écorchent la gorge. Essaye-toi de parler en crachant du verre.

-Je me suis fait agresser.

– Quand ?

– Vendredi.

– Vous êtes blessée, vous avez des marques ?

– Non.

Toujours ces 2 mètres et tous ces autres gens qui nous séparent.

Mais alors, qu’est-ce que vous voulez bien qu’on y fasse ? Fallait venir vendredi.

Elle ne lève pas les yeux de son écran.

Tu peux le faire. Il ne t’a pas arrêté, elle ne t’arrêtera pas.

– Je veux déposer une main courante.

– Pourquoi ?

– Tentative de viol.

Elle se lève. Me regarde pour la première fois

Voilà donc la locution magique qui ouvre des portes. TENTATIVE DE VIOL.

Comme un accident de voiture

[J2]

Vous avez vécu cela comme un accident de voiture.

Mon corps a juste été confronté à un choc physique, violent certes, mais juste physique. Je suis en état de choc.

En état de choc. C’est tout. Ça va passer. Rapidement.

Ça sera rapide. Un choc physique, ça brise des os, fatigue des muscles, mais ça se répare. Quelques semaines. C’est rien quelques semaines.

C’est rien. Comme un accident de voiture, c’est tout. Ce n’était que ça. Un accident.

Rien d’autre qu’un accident de personne.

Vivre, comme si rien n’était arrivé

[J686 APA, J610 ASA]

Cela fait longtemps que je n’ai pas pris le temps de m’installer devant le clavier. Pris le temps de tout sortir. Tout dire. Tout exposer en lettres noires sur fond blanc.

Ecrire c’est comme nettoyer une plaie. Ça fait mal, c’est douloureux. Ça vous rappelle la plaie, sa profondeur, sa lenteur de guérison. Ecrire soigne, peut-être, mais écrire n’efface pas. Au contraire.

Alors, par moment, j’ai juste envie de vivre une vie normale. Comme si de rien. Comme si rien n’était arrivé.

Bien sûr l’angoisse, la haine et le dégoût ne me lâchent pas. Elles sont là, sombres créatures des profondeurs, à tournoyer au fond de mon être, leurs remous m’emportant parfois dans les profondeurs de cette abîme qui s’est créée cette nuit là.

Prendre le temps de les affronter ? Encore faut-il l’avoir ce temps. Car s’il est bien une chose que j’ai remarquée, c’est que si mon monde s’est écroulé il y a près de deux ans, le monde lui continue de tourner.

Les factures continuent à arriver. Les impôts demandent leur déclaration. Le travail ne réduit pas ses exigences et vous n’en avez pas moins besoin pour vivre. Tout a changé et pourtant rien ne change. Tout est plus dur, plus angoissant, plus terrifiant, plus stressant et pourtant rien n’est moins exigeant.

Tout vous demande de vivre, vivre comme si rien n’était arrivé.

Une pause

[J655 APA, J579 ASA]

Foncer, là droit dans un mur. Me faire percuter. Briser les os. Verser du sang. Donner en fin une raison raisonnable à ma douleur. Pour que tout s’arrête un instant. Les demandes, les exigences, les contraintes. Sous le couvert d’une explication acceptable. Accident, maladie. Quelque chose de palpable pour les autres qui ne demanderait pas d’être expliqué encore et encore.

Cesser de devoir lutter pour faire reconnaitre la douleur. Puisque j’ai l’air en forme, je dors assez, je vais mieux. Je suis accompagnée, suivie, entourée. Et en couple, alors, ça va. Et puis tout cela, c’était il y a longtemps. Alors l’accident, la maladie, ça excuserait la fatigue, la nervosité, les pertes de capacités. Alité, on a le droit de ne pas aller travailler. On a le droit d’avoir mal. On a le droit de dormir et pourtant d’être usé. Une raison tangible pour me permettre de descendre un moment de ce monde qui tourne trop vite. Juste une pause, un break, une trêve dans toute cette lutte pour juste vivre comme les autres.

Car oui, je dors. Oui, je travaille. Oui, je suis debout. Oui, je tiens. Mais les cauchemars emplissent mes songes et la terreur bouillonne au fond de mes tripes. La fatigue me submerge chaque jour un peu plus. Je n’en peux plus. Je peine à me souvenir. Qu’est-ce que je fais là ? De quoi avons-nous parler ? Je perds les mots, les noms, les lieux, le temps. Je suis dans le flou.

Alors, je fais comme tout ceux qui souffrent. Chaque matin, je prie tenir jusqu’à la fin de la journée. Morcelant les tâches, les prenant une par une en espérant qu’un événement extérieur, un camion, un virus, quelque chose, viendra me délivrer de cette lutte quotidienne.