Lettre à l’indéterminé

[510J APA, 434J ASA]

Pour survivre, je me suis fait une promesse. Pour accepter de continuer à vivre. Une seule a suffit à me convaincre d’accepter de continuer. Plus jamais, je ne coucherai avec un homme. Ainsi, je n’aurai plus jamais à juger de sa dangerosité. Plus jamais je n’aurai à me demander si on baise ou s’il me viole, si c’est du désir ou de la possession, du sexe ou de la violence. Et de manière générale, plus jamais je n’accepterai d’intimité totale avec un homme.

Alors j’ai pu revivre. En partie, mais revivre quand même. Après tout, pas besoin d’être deux pour avoir une sexualité. J’ai pu retrouver l’envie d’embrasser avec tendresse mes amis, de me retrouver dans leurs bras. Parce qu’il n’y avait plus d’ambiguïté possible. Alors, affronter tout le reste, la proximité des bus, la proximité des hommes, leurs compliments, tout le reste était possible. Je me sentais denouveau libre. Forte, armée pour tout ce que j’avais choisi d’affronter. Je pouvais à nouveau ressentir mon corps, porter des robes, taquiner les hommes, planter mes yeux dans les leurs, suggérer tout ce que je voulais, puisqu’en tant qu’asexuée les choses étaient claires et ne pouvaient être que sur le ton de la plaisanterie.

Je de t’ai pas vu venir. Je te pensais marié de toute façon, donc tous ces développements ne pouvaient avoir lieu. Tu ne l’étais plus. Et bon, pour un humain, je t’ai trouvé peu anxiogène voire même apaisant. Alors j’ai été d’accord qu’on se revoit. Mais j’ai joué cartes sur table. Je t’ai dit dès le début les agressions, l’angoisse, la dépression. Je t’ai dit qu’on ne pouvait pas me toucher, qu’on devait prendre des précautions avec moi. Pour te prévenir. Pour que tu saches aussi interpréter mes rejets, mes bizarreries, mes absences, mes dégoûts.

J’avais pris la décision ferme pourtant de ne plus jamais coucher avec un homme. De tirer une croix sur l’intimité pour éviter tout risque, tout stress supplémentaire.  J’ai tenu ma promesse, je n’ai pas couché avec un homme, mais j’ai eu envie de coucher avec toi. Tu as redonné vie à chaque millimètre de ma peau, reprogrammé. Être touché comme quelque chose d’agréable et non comme un acte de domination, d’expropriation. Tu ne t’es pas promené sur mon corps en propriétaire, en guerrier dominant prenant son dû, son butin de chaire. Tu t’y es promené en invité. Puis quand ma peau eu retrouvé sa fonction de lieu de tendresse, de caresse, de plaisir, tu as réveillé mon corps, mes muscles, mes os. Je me suis sentie forte dans tes bras. Résistante. Puissante. Une à une, je t’ai enlevé toutes les limites que je t’avais imposées pour me retrouvée nue face à toi, face à ton corps.

Combien de temps et de patience il a fallut pour arriver à ce résultat. J’ai eu peur pourtant. J’ai été terrorisée. Le poids de leurs corps sur le mien me percutait par moment. Leur odeur. Les bruits de leurs actes. Mais tu as su prendre le temps. Reculer. Me calmer. Et recommencer. Ne pas renoncer.

Alors, il y a eu des moments où je me suis ressentie moi-même, complètement. Vivante. Vibrante. Là, ici et maintenant. J’ai retrouvé ma flamme, mon désir dévorant, ce plaisir à découvrir le corps de l’autre à s’abandonner sans se perdre. Moi. Enfin.

Alors je ne sais rien du reste. Je ne sais rien de l’avenir, il m’est étranger. Mais tu m’as redonné mon corps et pour ça, je ne saurai jamais assez te remercier.

Lettre à M.

[J61]

Je me souviens ces temps bénis où je posais ma main sur ton dos et que ce contact seul permettait de m’endormir. Que ce contact seul rendait ton existence concrète et que de te croire heureux à ce moment là suffisait à m’apporter la paix nécessaire pour dormir.

Je me souviens comme ton bonheur me suffisait. Je me souviens la joie intense que me procurait ton rire. Te faire rire était la plus grande de mes joies. J’entends encore parfois ton rire même s’il devient chaque jour moins distinct, chaque jour plus lointain.

Je me souviens ce que cela faisait d’être deux. De savoir que quelqu’un s’inquiète pour vous et que vous vous inquiétez pour quelqu’un. De se sentir entier parce qu’on est plusieurs. D’avoir cette sensation que notre bonheur ne dépend plus de nous et qu’à défaut de savoir se rendre heureux, savoir rendre heureux l’autre nous suffisait.

Je me souviens et je m’enfuis dans ces souvenirs car eux seuls arrivent encore à m’apaiser. Un peu.

Toi dont le contact aurait pu m’apaiser. Toi dans les bras où j’aurais pu me laisser aller. Je ne demandais rien d’autre. Toi qui a su me prendre dans les bras des heures durant le mois suivant le jour où tu m’as dit, je ne suis pas heureux, annonçant ainsi la mort de tout le bonheur que l’on avait construit. Toi qui a accepté, des mois après de me parler longuement, de me rassurer. Oui, j’étais quelqu’un de bien. Oui, je suis quelqu’un qu’on peut aimer. Toi qui a su prendre le temps pour ces choses qui me semblent maintenant si normalement douloureuses face à l’indicible douleur qui me remplit maintenant.

Je t’ai appelé pour te raconter l’horreur quelques jours après son apparition. Tu n’es pas venu. Tu as écouté. Répondu. Mais tu n’es pas venu.

Lettre à l’indéfini

[J556 APA, J480 ASA]

Tu m’as demandé l’autre soir Mais qu’est-ce qui m’angoisse. Comment te répondre à toi qui arrive après. Tellement après les faits. Je vais essayer.

Nouveau job, reprise, nouveaux horaires, nouvelles interactions, nouvelle interaction, bouleversements, déséquilibres, chamboulements. C’est difficile à comprendre. Tout ceci est tellement complexe, tellement imbriqué. J’ai pas de réponse claire, concise à donner. Il n’y a pas que ces deux nuits, il y a ma vie d’avant et surtout ma vie d’après. Les remarques permanentes entendues ou interprétées, devenir la victime, celle qui n’a pas su se défendre, les sous-entendus, radar imparfait, incapable d’analyser les intentions des autres, faille interne, faiblesse ultérieure. Et ce flou qui s’installe. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Est-ce vraiment arrivé ? Ai-je mal interprété ? L’ai-je cherché ? Mon état n’est-il pas trop fort ? Est-ce que je sur-réagis ?

Quand on te martèle une nuit à coup de violence, une autre à coup de menace, que ce n’est pas toi qui décide, ni de ton corps – Tu auras beau te défendre tu n’es ni assez forte, ni assez intelligente pour empêcher ça. -, ni de ce que tu veux – Allez, on le sait qu’en vrai c’est ce que tu veux. Ce n’est pas un viol puisque que tu aimes la bite. -. Que tu ne maîtrise plus rien et que par la suite, à coup de petits renforts négatifs, toi qui n’as pas su te défendre, toi la faible, toi qui n’a pas compris, toi qui a mal interprété leurs intentions et bien tu l’internalises.

Et tu entends aussi que ça devrait être passé. Que ce n’était pas si grave. Que ça doit venir d’autre chose. De toi. Alors tu t’interroges. Tu te dis et si c’était vrai. Et si cela venait de toi vraiment ? Après tout, tu as le bagage génétique et environnemental. Fille de dépressive et d’alcoolique, après tout, ceci n’était peut être qu’un révélateur de ta nature profonde de malade mental. Tu n’es pas une personne forte à qui il est arrivé des événements traumatisants. Tu es une personne faible, déjà diminuée psychologiquement incapable de faire face à des événements tristes, certes, mais sans gravité. Car à entendre, mon état ne peut pas s’expliquer par ce que j’ai vécu. D’autres se sont remises plus vite. D’autres à qui il est arrivé pire.  Et certainement qu’après, tu entends encore et encore les mêmes remarques même là où elles ne sont pas.

A force, tu n’arrives plus. Tu ne peux plus répondre à des exigences.Tu ne sais plus. Tu es nulle. Et puis tu ne te sens plus capable de comprendre ce qu’on attend de toi. D’interpréter les interprétations des autres. As-tu seulement une valeur à leurs yeux ?

Tu ne peux plus laisser l’angoisse de côté pour travailler. Une journée, une demi-journée, même une heure. Ton unité de vie devient la seconde. La fin de la journée c’est loin. Passons cette heure là, puis la suivante. Heureusement, on ne peut souffrir qu’une seconde à la fois. L’angoisse devient une marée noire et visqueuse qui peu à peu t’ensevelit. A force tu ne sais plus pourquoi. Cela n’a plus de lien avec la réalité. Juste une marée noire qui te submerge et te dis que tu es nulle, inapte, incapable. Tu ne vas pas y arriver. Tu ne vaux rien. Alors tu vas travailler tant bien que mal. Rentre à midi dormir. Dors, dors et redors parce que c’est tout ce que tu arrives à faire en plus de travailler. Tu ne vas pas y arriver. Et la prophétie se réalise.

Un jour, tu as si mal dans la poitrine que tu n’arrives plus à respirer. Tu ne vas pas y arriver. Tu manques littéralement d’oxygène. Et cette douleur persistante. Chaque battement te faisant atrocement souffrir. Un poids écrasant posé sur ton sternum. Une pression à crever. Pourtant on compte sur toi, dans une demi-heure, un cours commence et c’est toi qui prépare le matériel. La prof compte sur toi, les élèves comptent sur toi. Mais toi, toi, tu es cachée sous un bureau parce que tu n’en peux plus. Tu as tout essayé pourtant. Tu as fait un tour dehors. Fais de la relaxation. Respiré. Plugué tes écouteurs sur tes oreilles. Rien y fait. Tu n’y arrives plus.

Et alors arrive le moment où tu dois expliquer. Répondre aux questions. Quelle maladie ? Péricardite. Bactérienne ? Et là, va dire que non. Va dire que c’est ton angoisse qui fait ça. Les mois se sont écoulés. Va expliquer que tu n’y peux rien, n’y comprends rien mais que c’est là. Que oui, tu as essayé de soigner ton angoisse mais que non tu as pas trouvé ce qui te fallait. Que oui, ça a beau être dans ta tête, c’est ton corps qui n’en peut plus.

Et accepte d’être faible, de te médicamenter. Va accepter que ce que tu as est décrit page 227 du DSM V, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Va accepter que tu es comme tes parents, pas mieux. Sauf que eux, ont eu la décence de continuer à travailler. Mais toi pas. Toi tu t’arrêtes. Toi, tu fais porter ta faiblesse psychologique sur les autres. C’est ta faute mais c’est eux qui doivent travailler plus. C’est ta faute mais tu n’arrives plus ni à être efficace au travail, ni à être une bonne amie, ni rien. Tu es rien. Tu ne fais plus rien. Tu ne vaux plus rien.

Et c’est pas tellement que tu crains pour le travail mal fait, que tu sois perfectionniste, ça tu as compris il y a longtemps que ça servait à rien. Les cours se feront sans toi, les préparations aussi et tu sais très bien que si tu t’étais cassé la jambe cela ne t’angoisserait pas. Ce qui te fait peur c’est que c’est dans ta tête. Et qu’une jambe, c’est 6 semaines pour les os et quelques mois pour la rééducation. On le sait. C’est programmé. On récupère. Mais une tête. Ça se répare comment ? Y a rien qui a l’air de marcher. Le temps ? C’est quoi ça le temps. Et est-ce que j’ai le temps d’ailleurs ? Des thérapies , j’essaie ma y a rien qui marche. Et si une tête ça se réparait pas ? Et si je ne redevenais plus jamais celle que j’étais avant ? Et si ça s’empirait ?

Je ne serai plus jamais celle que j’étais avant. L’angoisse ne partira pas. Je vais apprendre à la gérer. Trouver des adaptations. Comprendre mon nouveau fonctionnement. Mes nouveaux besoins. Ça pourra éventuellement s’améliorer. Ou pas. Je vais devoir apprendre à vivre avec ma nouvelle tête. Mais le deuil de celle que j’étais est dur et la comparaison permanente entre les deux en gros défaveur pour la nouvelle venue. Et j’ai peur, peur continuellement de me noyer encore dans cette mer d’angoisse qui te terrorise, t’englue, t’oblige pendant deux semaines à ne faire que dormir, à rester au soleil pour avoir un peu de chaleur, à t’exclure des autres parce que leur contact est trop râpeux, irritant.

Alors, je crois que c’est un peu tout ça qui m’angoisse. Je ne vais pas y arriver.