Arrêter de me battre

Je me suis battue pour l’empêcher de me violer. Battue quand il était sur moi, battue avec mes mots, avec mes muscles. Je me suis battue pour empêcher l’inévitable. Battue contre plus fort que moi. Lutté contre l’irraisonnable. Puiser dans toutes mes ressources. Battue contre ma peur pour qu’elle ne me paralyse pas. Evalué et essayé toutes les stratégies.

Je me suis battue après. Lutté contre le système. Combattu mes propres peurs, mes doutes, mes angoisses, pour gagner la bataille juridique. J’ai témoigné, parlé, déconstruis, reparlé, précisé, décortiqué. J’ai du mettre de côté mes émotions, prendre du recul sur mes propres sentiments, analyser mes comportements. J’ai été tour à tour témoin, avocate et experte. Rempli des kilomètres de dossiers. Réfléchi stratégie, testé, tenu bon et subi les attaques d’une défense impitoyable et d’un système juridique qui ne vous considère pas plus qu’une trace ADN sur la manche d’une veste.

Je me suis battue aussi pour éliminer l’horreur qu’il avait fait entrer en moi. Cherché les bonnes aides, changé d’aide, de multiples fois, consciente que dans toute cette histoire, la charge de m’en sortir, de lutter n’était répartie que sur mes deux épaules. Déconstruis très lentement chaque pensée qui pouvait être déconstruite. Lutté contre les démons qu’il avait su faire mien, contre les mécanismes internes qu’il avait, en une nuit seulement, réussi à dresser contre moi. En une nuit, il avait réussi à dresser sa propre armée qu’une propagande agressive et violente avait converti à sa cause. Des mécanismes, des idées, luttant à ma perte, insinués entre les plis de mon cerveau. J’ai du les débusquer, les faire partir quand c’était possible, les reconvertir à ma cause quand ce ne l’était pas et enfin contenir ce qui de bougera plus jamais.

Je me suis battue encore contre les préjugés de tout un chacun. Les réactions de rejets, l’incompréhension. Expliqué, témoigné, encore et encore pour convaincre, pour faire comprendre. Faire reconnaître mon statut de victime.

Battue contre moi-même, luttant contre mes propres préjugés. Redéfinir et accepter mon statut de victime. Car si une victime subit une agression, elle n’est pas passive. Une victime est courageuse, forte. Une victime, s’il elle n’a pas choisi de rentrer en guerre devra lutter de toutes ses forces, ne serait-ce que pour continuer à vivre. Pendant l’agression d’abord, une victime usera de toutes les informations qu’elle a, de toutes ses ressources dans un seul et unique but : sauver sa vie. Car quelqu’un qui vous agresse ne vous considère plus comme un humain. Vous n’êtes plus qu’un objet. Objet de sa colère, objet de son impuissance, objet de son envie de domination. Ne pas se défendre, plonger dans un état dissociatif est un moyen de lutte. Une victime se protège dans cette lutte inégale où seule l’agresseur sait jusqu’où il ira. Je me suis battue cette nuit là car les informations que j’avais me permettaient de le faire. Toute victime analyse le risque. J’ai analysé que je pouvais lui rendre ses coups, me débattre. Dans un autre cas, je n’en aurais rien fait. Il n’existe pas de victime passive. Chaque victime lutte avec ses armes et devra lutter bien après l’agression pour survivre d’abord puis vivre. Lutter contre tous et toutes et contre elle-mêmes. Les victimes se battent dans une guerre que personne en voit.

Je me suis battue cette nuit là. Je me suis battue après. Je veux arrêter cette guerre. La vie m’appelle à d’autres combats et il est temps que celui-là se termine.

5 séances renouvelables

[J13]

Centre d’aide aux victimes. 13 jours. Il aura fallut treize jours pour avoir une foutue place.

Alors je raconte à nouveau. Je raconte encore. Je pleure encore.

On m’explique alors les services offerts par le centre. Les 5 consultations psychologiques offertes, renouvelables, si besoin.

J’explique ce que j’ai eu. La pratique de l’oubli. Je n’en veux pas. Je n’oublie rien. Qu’est-ce que je veux ? Un homme. Parler de l’agression. Encore et encore. La vomir jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

On m’oriente. Debriefing psychologique. Peu d’hommes dans leur liste. Les femmes préfèrent généralement les leurs. Tant mieux pour elles. Trois noms quand même. Leur âge ? C’est important ?

J’appelle le plus jeune. En espérant qu’il ne mette pas encore 13 jours à me trouver une place. J’en peux plus. Il faut faire quelque chose. Vite.

Heureusement, il comprend l’urgence et fait quelque chose qu’aucun autre n’a fait avant : il me trouve une place, rapidement, là où il n’y en avait pas.

5 séances renouvelables. Espérons que cela suffise à tout vomir.

Rupture thérapeutique – 1

[J13]

– Ma collègue m’a dit que vous ne souhaitiez plus être suivi par elle.

– Oui. C’est vous que j’ai eu au téléphone la première fois. Je ne me sens pas à l’aise avec elle.

– Elle m’a dit que vous préféreriez être suivi par un homme.

– Oui.

– Malheureusement, je pars en vacances pour deux semaines.

– Deux semaines ?

– Oui. Ma collègue pense que vous avez un état de stress post traumatique aigu. Je pense qu’il faudrait mettre en place un suivi plus rapide.

– Oui.

– Mais je ne peux rien faire pour vous.

Je veux un homme

[J12]

Il ne faut pas nourrir votre angoisse. Cela j’avais bien compris lors du premier rendez-vous.

Qu’est-ce qu’elle m’a semblé belle lorsqu’elle est entrée la doctoresse dans cette salle d’attente. Belle, forte, confiante. Des allures de statue grecque. Elle avait expliqué le stress post traumatique, le sommeil, tous les effets secondaires. Ne pas nourrir le stress. D’accord. J’avais compris. C’était une maladie. Compris. Comment gérer au mieux les effets secondaires. Compris. Enfin, il y a avait un protocole. Une marche à suivre. Une piste.

Mais voilà tout. J’avais tout raconter la dernière fois. Et c’était fini. On en parlerait plus. On reparlerait de gérer les effets secondaires sans traiter le mal derrière. C’est une aide d’urgence. Pas une thérapie. Je gère mon stress. Sortir, je gère. Dormir, avec les médicaments, je gère, enfin j’essaie. J’analyse chaque bruit. Je regarde par la fenêtre pour expliquer. Donner du sens à ce que j’entends. Et à défaut de faire dormir, au moins le médicament calme. Un répit.

On ne va pas parler de ces détails encore ? Mais elle n’a rien d’autre à m’offrir. Je voulais un homme, je l’avais eu elle.

Elle n’est plus si jolie. Le charme est rompu. Je ne suis plus impressionnée. Les mêmes phrases que la semaine dernière. Comme si j’étais idiote, sourde, dotée de la mémoire d’un poisson rouge ou les trois. On m’a agressée pas lobotomisée le cerveau. Les mêmes mots, dans le même ordre. Déjà entendus et appliqués alors à quoi bon me ressortir cette vieille rengaine ? Elle n’est que médecin.

Je veux un homme. Pourquoi ? J’en sais rien. Parce qu’ils sont plus apaisants ? Parce qu’ils ont une plus jolie voix ? Parce que conditionnement genré ? Son collègue alors. Quel âge ? C’est important ? Oui. 40. L’origine de son accent ? C’est important ? Oui. Tessin.

Elle trouve ça drôle. C’est une consultation pas un speed-dating. Pourtant, c’est ma confiance pas une rose que je suis sensée lui donner. Alors si des facteurs externes peuvent aider, autant faire avec, même si c’est des a priori. Elle ne comprends rien.

Un homme sans visage

[J10]

Son visage ? Hispanique. Sud-américain.
Drogué aussi. Une mâchoire qui grince. Des pupilles cokaïnées.

Mais son visage ?

Ses habits. Jogging sombre. Marcel. Rouge ? Un pull. Enlevé à un moment. Athlétique. Musclé. 1m75.

De son visage, rien. Je n’ai pas voulu regarder jusqu’à ce qu’il me force.

Regarde-moi. Ses mains saisissant ma mâchoire.

Et alors, son visage ?

Je ne me rappelle de rien. Les tics, la drogue, la détermination. Sud-Américain. Colombien. Drogué. Des mots, je m’en rappelle. Des traits, rien. Reste seulement cette odeur tenace de cigarette. Elle, elle ne part pas.

Entretien – Médecin

– C’est qui ?

– Je ne le connais pas.

– Vous êtes sûre ?

– Oui.

– …

– Je ne le connaissais pas.

– Sûre ?

– Oui. Je connais personne capable de faire ça.

– Vous savez 4 jours, c’est du pipi de chat. Il faudra vous arrêter beaucoup plus.

– Oui.

–  Il y a quand même quelque chose qui me rassure.

– Quoi ?

–  C’est plutôt son constat de coup que j’ai l’impression de faire. Il doit être dans un pire état que vous.

Ne reste que l’attente

[J711 APA, J635 ASA]

Le goudron est de retour, le froid, le vide, l’horreur. Englobant tout, asphyxiant tout. Les poumons remplis de sa noirceur glaciale et visqueuse.

Si avant l’épreuve, il y avait de l’angoisse au moins restait le combat à venir. Se préparer. Se persuader qu’on arrivera à se battre encore et encore.

Si pendant l’épreuve, il y avait le dégoût, une nausée au bord des lèvres et des larmes au bord des yeux, l’horreur de revivre les faits, d’entendre la défense vous remettre sur le banc des accusés, au moins, il y avait le combat. Rester digne. Réfléchir. Déjouer les questions pièges. Être précise, honnête, droite.

Mais maintenant ? Maintenant, j’attends. J’attends pour savoir si c’est la fin du combat, si j’ai vraiment gagné ou si je vais devoir reprendre les armes. Encore. 10 jours. Le délai pour faire appel. 10 jours. Une éternité. Chaque minute m’ensevelit un peu plus. Je m’enfonce dans ce goudron. Je suis à bout de force. Deux ans, deux ans que je me bats, contre lui, contre son avocat, contre le système, contre les autres, contre tous les démons qu’il a fait entrer en moi cette nuit là. Deux ans.

10 jours, 10 jours où il ne me reste rien.

Alors je sers mon jugement contre moi et relis ces mots : coupable, contrainte, prison ferme. Coupable, contrainte, prison ferme.

Un cauchemar de plus

[J654 APA, J578 ASA]

Je sais qu’il est là. Au sous-sol. Dois-je dormir ? Et s’il se libère car il se libèrera. Non, je ne lui laisserais pas le choix du temps du combat. Je ne le laisserais pas me surprendre.

Je descends au sous-sol. Il fait sombre, mais je le distingue attaché sur sa chaise, son sourire sardonique narguant sa situation. 

Il viendra.
– Ferme-la.

Il sourit. Je sais ce qu’il a fait. Ces femmes, mutilées, torturées, je sais. Mais je sais aussi que le Il dont il parle est pire.

Il viendra.
– Je l’attends.

Rien n’enlève son sourire. Il est au dessus de tout ça, il le sait. Rien ne l’atteint. Je ne veux pas prendre le risque. Il doit disparaître. Alors, je mets les mains autour de son cou et je serre. Je serre de toutes mes forces. Il rit. Mes mains sont molles. Elles n’ont plus de force. Je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à faire taire son rire, à le faire taire définitivement.

Il viendra.

Je me réveille en panique. Ce n’était qu’un cauchemar. Pourtant je sens sur mon cou une douleur cinglante. Un écrasement.

Ce n’était qu’un cauchemar de plus.

Borderline

[J650 APA, J574 ASA]

Borderline, c’est un mot que j’ai déjà entendu. Hypersensible aussi. Haut potentiel. Autant de diagnostiques pour expliquer mon état, pour y trouver une raison intrinsèque, une erreur de câblage.

Je me rappelle ce psychiatre me demandant ma relation avec mes parents. Je m’étais faite agressée deux fois et ce qui l’intéressait, pour expliquer mon état, c’était ça.

Trop touchée, trop retournée, trop sensible. Je suis trop tout. Cela ne pouvait qu’être déjà là avant. Un traumatisme ancien. Un trouble psychiatrique. Quelque chose d’autre pour expliquer tout ce que je suis maintenant. Alors on cherche dans toutes les directions. Mon père me battait-il ? A-t-il eu des comportements incestueux ? Quelqu’un d’autre dans mon enfance ? Mon cerveau est-il déviant, mal fichu, anormal ?

Il doit y avoir quelque chose d’autre pour expliquer mon état. Quelque chose d’autre pour expliquer mes angoisses, ma peur, ma douleur. Quelque chose qui, si possible, m’appartiendrait.

Cela fait bientôt deux ans. Deux ans de souffrance. Deux ans que j’ai envie que tout s’arrête. Deux ans que mon esprit est soumis au secousses sismiques de l’angoisse, traversé d’orages sombres et tempétueux où des éclairs éclatent soudainement ou plongé dans la noirceur glaciale d’une nuit d’hiver sans lune.

C’est trop. Je devrais aller mieux. Je devrais me remettre et me réparer. Flotte aussi, toujours à demi-mots, ce rappel qu’après tout, il n’est rien arrivé d’irréparable, qu’il arrive pire et que les autres s’en remettent.

« Je me demande si presque c’est aussi coûteux que vraiment ; si la véritable blessure n’est pas le moment où l’on comprend que l’on est impuissant. » La lecture de cette phrase m’a arraché un sourire. Je ne me demande plus rien. Je ne me demande plus si je souffre trop. Si c’est ma faute. Si c’est disproportionné. Je ne cherche plus d’explications. Ils ont arraché des parties de moi. Détruit ce que j’avais construit. Rasé mes espoirs. Insinué du poison dans mon cerveau. Forcé de nouvelles connections. Fait renaître d’anciens travers. Cela fait deux ans maintenant et plus rien de cela ne leur appartient. Il ne reste plus que la nouvelle version de moi qu’ils ont façonnée. Et si celle-ci est trop sensible, trop fragile, c’est tout ce qui me reste de moi.

Nulle, nulle et renulle

[J586 ASA | J510 APA]

Nulle, nulle et renulle

La tension qui monte petit à petit. Les heures s’enchaînent et le flou gagne du terrain. Plus le temps passe, plus je me sens à côté de mes pompes. Et pourtant il va falloir tenir. Parce qu’il y a des objectifs, des attentes. Attentes de boulot, attentes des autres.

Nulle, nulle et renulle

Savoir déjà qu’on en atteindra aucunes de ces attentes. Alors, la tension cède place à la honte qui monte, m’emplit, m’englue. Et plus elle prend de place et plus les objectifs s’éloignent.

Réagir comme un automate. Un pantin. Mais tenir. Tenir coûte que coûte parce que s’effondrer, faiblir c’est mourir.  Tenir le rôle 10 heures d’affilée et le soir, endosser un autre rôle.

Nulle, nulle et renulle

Perte de contrôle. Sentiment d’être à côté. Tout le temps. Inadaptée. Inappropriée. Les mots sortent. Surcomédie. Jouer celle qui gère. Celle qui va bien. Celle qui surcompense alors que dedans ça s’effrite.

Tenir le rôle, garder le masque. Faire ce que l’on a à faire. Mal peut-être mais le faire. Rester fonctionnelle quoi qu’il arrive. Pas efficace, fonctionnelle.

Assurer sa fonction alors qu’au fond on sait qu’il n’y a rien de bon. Travail médiocre. Fille médiocre. Médiocrité de fond en comble qui fait ce qu’elle peut pour se cacher.

Se voir de l’extérieur. Porter un masque. Surjouer. Mais le masque s’effrite et la médiocrité filtre par toutes mes fissures.

Nulle, nulle et renulle

En faire trop. Trop rire, trop dire. Trop boire, trop manger.

Nulle, nulle et renulle

Attendre qu’il s’endorme. Vomir. Contrôler enfin se qui rentre et surtout ce qui sort. Sortir ce trop de la journée qui s’est accumulé. Trop de contrôle, trop de masque, trop de rôle. Sortir le trop de bouffe, le trop d’alcool. En espérant qu’il emporte la honte.

Comment tenir demain en sachant qu’il sera construit sur les bases branlantes d’aujourd’hui. Comment tenir encore, avoir envie de se lever après avoir été une merde pareille. Affronter le regard des autres, jouer encore son rôle. Ils ne doivent pas être dupes. Ils ont du voir la médiocrité suinter de ma peau. L’horreur de mon intérieur.

Une coquille vide. Un pantin. Un costume vide qui fait ce qu’il peut pour assumer son rôle.

Nulle nulle et renulle

Et dans se lit, écouter l’autre en ne pensant qu’à sa médiocrité. Comment fait-il pour être bien là. A cote de cette coquille vide. Penser aux scalpels dans le tiroir du milieu de la salle de bain. Les planter dans ma poitrine. Percer mes poumons. Regarder le sang couler. Mourir est la seule solution. Je ne peux plus supporter l’horreur de ma médiocrité.

Ce matin, j’ai oublié de prendre mes médicaments.