Piqures de rappel

[J579 APA, J501 ASA]

Les mouvements de sa langue dans ma bouche me glacent d’horreur. Les deux se superposent. Il le sent. S’inquiète. Trop de langue ? Désolé.

Comment lui faire comprendre que ce n’est pas lui. Que c’est juste des petites choses qui font réapparaître l’horreur de cette nuit ? Que ce ne sont que des réminiscences. Mon odorat me fait défaut. Je sens des odeurs qui ne sont pas réelles. Un goût de bonbon à la menthe. Le réel et les souvenirs se juxtaposent et se confondent.

Je change de position. Il me laisse faire. Comme toujours. Mon regard fuyant l’inquiète tout de même, même s’il sait que je reviens vite de ces états. Ça va pas. Ce n’est pas vraiment une question. Laisse moi du temps, laisse moi revenir. Je respire profondément. Me place derrière lui. Touche ses bras. Sens son odeur chasser les autres et le présent reprendre ses droits.

Ce matin-là les flash-backs ne m’ont pas quitté. Une manière de poser sa main sur mon sein. Un enlacement trop vigoureux. Panique. Superposition. Respiration. Retour à la réalité.

Et lui, inquiet, suivant le cours de mes pensées en scrutant le moindre de mes micro-expressions, de mes regards partant de côté. S’adaptant à un jeu dont il ne connait pas les règles puisque celles-ci changent en permanence.

L’hameçon

[J578 APA, J502 ASA]

Plus de deux semaines que j’ai reçu ce message. Cet hameçon, me dit le psy. Un message d’accroche. Y répondre, ne pas y répondre ? Bloquer le contact, ne pas bloquer le contact ? Calculs de prise de risque pour vendeurs d’assurances.

Un message qui ne dit rien de son intention, analyse-t-il, il parle de lui sans ne rien dire. Un message de lâche, dis-je. Un message qui ne demande pas de réponse pour ne pas prendre le risque de ne pas en avoir. Un message d’égocentré qui veut écrire point.

Répondre ou ne pas répondre ? Le risque reste le même selon le psy. Les deux peuvent déclencher la violence. L’insolence de la réponse ou l’ignorance de son absence. Mais c’est un lâche. Il y a dans ce message qui ne demande pas de réponse tout le besoin de contrôle de ce sous-homme infâme. Si je réponds c’est parce qu’il m’aura écrit. Si je ne réponds pas c’est parce que son message n’attendait pas de réponse. C’est une histoire de contrôle, conclue-t-il. 100% d’issues favorables. Pas la moindre prise de risque. Misérable jusque dans ses relances pourries.

Choisir la meilleure option pour moi ? Ce qui est le mieux pour vous. La trouille est déjà revenue. Seul le temps en effacera les traits comme une photo qu’on laisserait trop longtemps au soleil. Mais la trouille est là depuis qu’il a prononcé les mots : Un jour, je le ferai. Et elle ne partira pas.

Répondre ou ne pas répondre n’y change rien. Reste le sentiment de faiblesse. Et l’envie de vengeance. Il y a en moi une guerrière qui crie au combat. Répondre à coups de mots glaçants, coupants, poignardants. Reprendre du pouvoir. Ne plus être faible. Ne plus rester sur ces mots d’apeurée, fuyant le conflit, parce que trop terrorisée : De toute façon, on avait dit juste un verre, non ? Cette voix de gentille fuyarde. Cette faible qui s’esquive au lieu de lui dire ce qu’elle pense. Je n’ai pas pris de risques ce soir là. J’ai tout fait pour minimiser l’impact. Une fois le contrôle repris, ignorer l’horreur et partir sans faire de bruits, sans ajouter de l’huile sur le feu.

J’ai fui là où la première fois je n’ai pas lâché. J’ai fui par peur de ce que pouvait contenir cette phrase, Un jour je le ferai, je ne rigole pas. J’ai cédé à la lourdeur menaçante de chacun de ces mots.

Mais sa violence cachée, sourde et lâche fait appel à la mienne. Vengeance. Reprise de pouvoir. Répondre ou ne pas lui répondre ? De toute façon, il s’est arrangé pour avoir le contrôle, le mot final quoique je fasse. Alors mordre ou pas à l’hameçon ? Changement de question, changement de perspective. Je ne suis pas sa proie. Je ne mordrais donc pas, c’est la moins mauvaise solution. Fuir encore. Ne pas entrer dans la violence. Se protéger. Une minimisation des risques. Mais non, je ne resterai pas les bras croisés à attendre apeurée le prochain message qui viendra faire réapparaître les traits de ma terreur. Le prochain message qui viendra faire resurgir son souvenir dans ma propre intimité. Le prochain message qui me fera confondre l’homme que j’ai dans mon lit avec cette pale copie d’humain qui se cache derrière un clavier et des messages qui ne demandent pas de réponse. Alors à défaut de mieux, je vais le bloquer. M’extraire de sa marre. Cesser de guetter le prochain hameçon. Cesser de le surveiller de loin, pour voir. S’il vient, il devra le faire en personne. Et alors, je serai prête.

Et en sortant de chez mon psy, ce n’est pas en espérant qu’une voiture me percute que je traverse la rue, mais en rêvant à ce que ma haine, ma colère et mon dégoût pourraient lui faire à lui.

Tu as peur ?

[J570 APA, J494 ASA]

– Tu as peur ?

– Oui

– Tu as peur de moi ?

Oui. Non. Je ne sais pas. Dans la chaleur de ce lit, au creux de son épaule, je sais que je ne risque rien. Je m’enfonce un peu plus dans l’asile de ses bras. Je ne risque rien. Son odeur et la douceur de sa peau contre ma joue m’apaisent un peu.

Et pourtant la terreur est là. Nous n’aurions pas dû. Jouer à ce jeu. Pourtant j’ai pleinement confiance en lui. C’était si doux. Mais nous n’aurions pas dû. Pas avec la terreur qui est remontée.

– J’ai peur. J’ai tellement peur, tu sais.

Un petiot coucou de loin !

[J566 APA, J490 ASA]

6 heures du matin. Réveil. Réflexe. Connexion à internet.

Un message. Une fraction de seconde j’imagine un message d’amour. Une fraction de seconde avant de voir son nom apparaître. J’ouvre.

Un petiot coucou de loin !
J’espère que tout va bien.
Belle route !

La peur est la première à venir. La panique. Et mon amour qui n’est pas là, à sa place auprès de moi. Je lui écris.

Xanax.

Je fume dehors. Il fait froid. Il me rappelle, inquiet.

Ne vas pas travailler Reinette.

Si, je vais aller travailler. Il ne me reprendra pas ça. Pas encore.

Ne fais rien. Ne lui réponds pas.

La terreur encore. Il est là. Il tient à me le faire savoir. Un message de loin et pourtant… Un message qui dit je suis là. Je ne t’ai pas oubliée. Moi non plus, je ne l’ai pas oublié. Enterré tout au plus sous le temps et les montagnes d’amour que j’ai reçues depuis quelques mois. Sous tout ce travail pour extirper mon corps de son immonde emprise afin de le donner à un autre et, ainsi, me le rendre à moi. Pour refaire confiance. Pour me laisser aller à aimer dans toutes les sens du terme et tout l’abandon que cela demande.

Un message qui nie cette soirée du 9 juin. Qui nie ma terreur. Qui nie son plaisir à me voir perdre le contrôle sous le coup de la panique et en avoir l’exclusivité pleine. Un message qui dit : tu es encore à ma portée.

J’ouvre l’enveloppe stérile du scalpel. Peut-être cela me calmera. Non, je ne finirai pas son travail. Il n’atteindra plus mon corps. Je ne serai plus son subalterne. Coupant ce corps qui après cette nuit sombre est devenu le sien. Non. Tu réveilleras ma terreur, mais pour atteindre mon corps, il faudra le faire toi-même et en personne.

Ne fais rien. Ne lui réponds pas.

Ces mots galopent dans ma tête. Ne rien faire. Attendre, à sa merci ?

Cela aurait fait 10 ans

[J565 APA, J489 ASA]

Cela aurait fait 10 ans.
10 ans sans fumée.
10 ans à dire pas celle là, tu fumeras la prochaine.
10 ans.

Et non. Encore un anniversaire que je ne fêterais pas.

Trop de stress. Trop d’angoisses. Trop à tenir. Tenir la journée. Tenir le boulot. Trop à retenir. Retenir son envie de rester au lit. Retenir son corps qui s’effondre. Retenir toute cette angoisse. Retenir comme un barrage éprouvé par la force tranquille mais constante d’une gigantesque masse d’eau se pressant contre son flanc.

Alors pour tenir, on lâche ça. On la fume cette clope. Puis celle d’après. Puis celle encore d’après. Une seconde de plaisir. On goudronne le mal, la tristesse, le dégoût, la honte. Une seconde de plaisir…

Puis le dégoût, la nausée, cette boucle infernale où tu te hais, te sens nulle et que pour pas le ressentir une seconde, pour lâcher prise, pour ne pas tenir, tu fais un truc mauvais qui te pousses à te sentir encore plus mal.

Hypnose

[J561 APA, J485 ASA]

Le décompte recommence. Un, deux. Je descends les étages de cette tour qui m’amène à l’intérieur de moi. Trois, quatre. Il le faut. Cinq, six. Prendre cet escalier en colimaçon pour aller la voir. Sept, huit. Il faut aller sauver mon angoissée. Neuf, dix.

Le cri. Encore ce cri. Le même dédale sombre que j’emprunte tous les jours guidé par lui. Il ne dit rien et pourtant ses mots vous déchirent l’âme. Une peur pure. Concentrée. Essentielle.

J’arrive dans la pièce. Je la connais maintenant. Le trou. L’angoissée. Mon psy dit que le chemin sera long avant que le trou ne se remplisse.

En parlant avec mon amour, j’ai dit qu’il a toujours été là. Qu’il s’était refermé. Que je savais le gérer. Le réduire. Au minimum. Et ne plus tomber dedans ou en sortir rapidement. Mais l’agression l’a réouvert. Ce trou noir. Cette abyme. Pute. Grosse. Moche. Faible. Les monstres des profondeurs remontent et agrippent mon angoissée. La broient. Lui arrachent des chaires.

Alors je sors mon angoissée. Mais cette fois quelque chose est différent. Alors que je fais l’exercice tous les jours. Mon angoissée a rétréci. Et ses cris d’angoisse sont plus aigus.

Toujours aussi translucide et lisse, mon angoissée a la forme d’un enfant. Alors je la serre. Je la prends. Je lui susurre des mots apaisants. Je suis là mon angoissée. Je suis là. Tout va bien. Je t’avais dit que serai là et dès que je peux je viens.

Alors, mon angoissée se calme. Le trou est là, bien que je ne le voie pas vraiment. Mais est-il vraiment là ?

Peut-on vraiment avoir un trou à l’intérieur de soi ? Un gouffre ? Synonyme de danger, de mort et de froid. Je l’ai dit, mais peut-on vraiment avoir ça en soit ? Peut-on vraiment avoir du danger en soi ? Être du danger pour soi ? Être source de souffrance ? Contre soi ? Alors, je regarde l’angoissée qui s’est endormie et je ne distingue plus vraiment le trou.

Et si le trou n’existait pas ? Si il n’était qu’une projection de mon angoissée. Une projection terrorisante, effrayante, faisant naître une peur réelle, certes. Mais si l’objet de l’angoisse, lui, n’existait pas ? Car je ne suis pas en danger. Mes angoisses ne sont pas couplées à un danger réel.

La contrainte du chômage ? La menace ? Ils m’ont fait tellement pire. Cela ne peut me faire de mal. Tous ces éléments qui entrent en résonance comme le jargonnise mon psy ne sont pas de vrais dangers. L’interaction avec les autres ? Que mon travail soit mauvais ? Que je ne respecte pas les délais ? Qu’untel ne soit pas content ? Tout ça ce n’est rien face à la vraie peur, à la vraie contrainte. Son poids sur le mien. Son sexe voulant entrer en moi. Ses mains maintenant mes poignets, agrippant ma mâchoire. Ces phrases percutantes. Tu aimes la bite. J’ai envie de toi. Ça c’est de la contrainte. De la terreur. Et la menace ? Et bien sanctionnez moi ! Coupez moi les vivres ! Rappelez moi à l’ordre, à la règle, à la loi, à vos exigences professionnelles ! Un jour je tuerai des femmes. Un jour, je découperai des femmes en morceaux que j’éparpillerai comme un puzzle. Ça c’est de la menace. Ça c’est terrorisant !

Alors que je serre ma petite angoissée dans le bastion protecteur de mes bras, mon idée se précise. Et si elle, qui est venue d’un vrai danger, d’une vraie menace, d’une vraie contrainte ; elle qui a toutes les raisons d’exister ; elle qui est née de la peur de se faire violer, de la peur de mourir, de se faire exproprier son corps ou sa vie et si elle voyait des monstres derrière des ombres ? Si comme les enfants, une fois la nuit venue, elle était terrorisée par l’ombre d’un porte-manteau, d’une armoire, d’une veste mal rangée ? Si elle se trompait ?

Et alors que je serre mon angoissée contre la chaleur de ma poitrine, l’évidence me frappe : il est temps d’allumer la lumière.

Lettre à l’indéfini

[J556 APA, J480 ASA]

Tu m’as demandé l’autre soir Mais qu’est-ce qui m’angoisse. Comment te répondre à toi qui arrive après. Tellement après les faits. Je vais essayer.

Nouveau job, reprise, nouveaux horaires, nouvelles interactions, nouvelle interaction, bouleversements, déséquilibres, chamboulements. C’est difficile à comprendre. Tout ceci est tellement complexe, tellement imbriqué. J’ai pas de réponse claire, concise à donner. Il n’y a pas que ces deux nuits, il y a ma vie d’avant et surtout ma vie d’après. Les remarques permanentes entendues ou interprétées, devenir la victime, celle qui n’a pas su se défendre, les sous-entendus, radar imparfait, incapable d’analyser les intentions des autres, faille interne, faiblesse ultérieure. Et ce flou qui s’installe. Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Est-ce vraiment arrivé ? Ai-je mal interprété ? L’ai-je cherché ? Mon état n’est-il pas trop fort ? Est-ce que je sur-réagis ?

Quand on te martèle une nuit à coup de violence, une autre à coup de menace, que ce n’est pas toi qui décide, ni de ton corps – Tu auras beau te défendre tu n’es ni assez forte, ni assez intelligente pour empêcher ça. -, ni de ce que tu veux – Allez, on le sait qu’en vrai c’est ce que tu veux. Ce n’est pas un viol puisque que tu aimes la bite. -. Que tu ne maîtrise plus rien et que par la suite, à coup de petits renforts négatifs, toi qui n’as pas su te défendre, toi la faible, toi qui n’a pas compris, toi qui a mal interprété leurs intentions et bien tu l’internalises.

Et tu entends aussi que ça devrait être passé. Que ce n’était pas si grave. Que ça doit venir d’autre chose. De toi. Alors tu t’interroges. Tu te dis et si c’était vrai. Et si cela venait de toi vraiment ? Après tout, tu as le bagage génétique et environnemental. Fille de dépressive et d’alcoolique, après tout, ceci n’était peut être qu’un révélateur de ta nature profonde de malade mental. Tu n’es pas une personne forte à qui il est arrivé des événements traumatisants. Tu es une personne faible, déjà diminuée psychologiquement incapable de faire face à des événements tristes, certes, mais sans gravité. Car à entendre, mon état ne peut pas s’expliquer par ce que j’ai vécu. D’autres se sont remises plus vite. D’autres à qui il est arrivé pire.  Et certainement qu’après, tu entends encore et encore les mêmes remarques même là où elles ne sont pas.

A force, tu n’arrives plus. Tu ne peux plus répondre à des exigences.Tu ne sais plus. Tu es nulle. Et puis tu ne te sens plus capable de comprendre ce qu’on attend de toi. D’interpréter les interprétations des autres. As-tu seulement une valeur à leurs yeux ?

Tu ne peux plus laisser l’angoisse de côté pour travailler. Une journée, une demi-journée, même une heure. Ton unité de vie devient la seconde. La fin de la journée c’est loin. Passons cette heure là, puis la suivante. Heureusement, on ne peut souffrir qu’une seconde à la fois. L’angoisse devient une marée noire et visqueuse qui peu à peu t’ensevelit. A force tu ne sais plus pourquoi. Cela n’a plus de lien avec la réalité. Juste une marée noire qui te submerge et te dis que tu es nulle, inapte, incapable. Tu ne vas pas y arriver. Tu ne vaux rien. Alors tu vas travailler tant bien que mal. Rentre à midi dormir. Dors, dors et redors parce que c’est tout ce que tu arrives à faire en plus de travailler. Tu ne vas pas y arriver. Et la prophétie se réalise.

Un jour, tu as si mal dans la poitrine que tu n’arrives plus à respirer. Tu ne vas pas y arriver. Tu manques littéralement d’oxygène. Et cette douleur persistante. Chaque battement te faisant atrocement souffrir. Un poids écrasant posé sur ton sternum. Une pression à crever. Pourtant on compte sur toi, dans une demi-heure, un cours commence et c’est toi qui prépare le matériel. La prof compte sur toi, les élèves comptent sur toi. Mais toi, toi, tu es cachée sous un bureau parce que tu n’en peux plus. Tu as tout essayé pourtant. Tu as fait un tour dehors. Fais de la relaxation. Respiré. Plugué tes écouteurs sur tes oreilles. Rien y fait. Tu n’y arrives plus.

Et alors arrive le moment où tu dois expliquer. Répondre aux questions. Quelle maladie ? Péricardite. Bactérienne ? Et là, va dire que non. Va dire que c’est ton angoisse qui fait ça. Les mois se sont écoulés. Va expliquer que tu n’y peux rien, n’y comprends rien mais que c’est là. Que oui, tu as essayé de soigner ton angoisse mais que non tu as pas trouvé ce qui te fallait. Que oui, ça a beau être dans ta tête, c’est ton corps qui n’en peut plus.

Et accepte d’être faible, de te médicamenter. Va accepter que ce que tu as est décrit page 227 du DSM V, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Va accepter que tu es comme tes parents, pas mieux. Sauf que eux, ont eu la décence de continuer à travailler. Mais toi pas. Toi tu t’arrêtes. Toi, tu fais porter ta faiblesse psychologique sur les autres. C’est ta faute mais c’est eux qui doivent travailler plus. C’est ta faute mais tu n’arrives plus ni à être efficace au travail, ni à être une bonne amie, ni rien. Tu es rien. Tu ne fais plus rien. Tu ne vaux plus rien.

Et c’est pas tellement que tu crains pour le travail mal fait, que tu sois perfectionniste, ça tu as compris il y a longtemps que ça servait à rien. Les cours se feront sans toi, les préparations aussi et tu sais très bien que si tu t’étais cassé la jambe cela ne t’angoisserait pas. Ce qui te fait peur c’est que c’est dans ta tête. Et qu’une jambe, c’est 6 semaines pour les os et quelques mois pour la rééducation. On le sait. C’est programmé. On récupère. Mais une tête. Ça se répare comment ? Y a rien qui a l’air de marcher. Le temps ? C’est quoi ça le temps. Et est-ce que j’ai le temps d’ailleurs ? Des thérapies , j’essaie ma y a rien qui marche. Et si une tête ça se réparait pas ? Et si je ne redevenais plus jamais celle que j’étais avant ? Et si ça s’empirait ?

Je ne serai plus jamais celle que j’étais avant. L’angoisse ne partira pas. Je vais apprendre à la gérer. Trouver des adaptations. Comprendre mon nouveau fonctionnement. Mes nouveaux besoins. Ça pourra éventuellement s’améliorer. Ou pas. Je vais devoir apprendre à vivre avec ma nouvelle tête. Mais le deuil de celle que j’étais est dur et la comparaison permanente entre les deux en gros défaveur pour la nouvelle venue. Et j’ai peur, peur continuellement de me noyer encore dans cette mer d’angoisse qui te terrorise, t’englue, t’oblige pendant deux semaines à ne faire que dormir, à rester au soleil pour avoir un peu de chaleur, à t’exclure des autres parce que leur contact est trop râpeux, irritant.

Alors, je crois que c’est un peu tout ça qui m’angoisse. Je ne vais pas y arriver.

Alice au pays de l’angoisse

[J545 APA, J469 ASA]

J’ai l’impression de passer mon temps sur l’arrête, à tourner autour d’un gouffre sans fond, sans m’arrêter.

Forcément à un moment je vais tomber. J’ai plus de force. Comme l’impression d’être dans le coton tout le temps, la tête lourde, les jambes tremblantes. Comme une grippe qui passe pas. Un flou fonctionnel.

Alors ça va pas manquer. Je vais m’encoubler dans mes propres pieds, marcher à côté ou simplement céder sous mon propre poids et tomber comme Alice dans un monde où plus rien a de sens. Une monde de folie. Coupée du monde. On ne me retrouvera plus, toute perdue que je serais au fond de mon angoisse.

Chaque nuit, chaque matin, je me dis c’est aujourd’hui que je vais plonger. Et peu importe que je tombe pas. Le soir, l’idée est la même voire pire.

Comme si on disait à quelqu’un tu vois bien que tu es pas mort aujourd’hui alors t’as aucune chance de mourir demain. Et non, nous, on sait que si on est pas mort aujourd’hui on a d’autant plus de chance de canner demain.

Putain, j’en peux plus de ce sentiment de faiblesse. Faut tenir droit. Debout. Mais vous voyez pas que je suis comme une tour de Jenga avant l’effondrement. Ça tient par petite touches, des minuscules zones de frottements. Je suis debout mais je suis déjà à terre. La tour de Schrödinger. Je vais plus y arriver.

Et plus je tourne autour de ce trou et plus je m’épuise, plus je cède, plus je me délite.

J’en finis pas de tourner et tourner. Alors que je devrais le reboucher ce trou ou m’en éloigner.

Enfin trouver une solution, un truc quoi, pour cesser de tourner.

Stress post traumatique

[J536 APA | J510 ASA]

Non, ce n’est pas ma faute.

Le stress post traumatique c’est découvrir trop abruptement que notre monde est dangereux et que l’on va mourir, peut-être de la main d’un autre. C’est découvrir que notre vie pour certain ne vos rien. Moins, bien moins que leur plaisir. Qu’on peut prendre notre vie, notre intégrité corporelle, notre sécurité affective, pour le plaisir par égocentrisme sans la moindre empathie ou avec cruauté.

C’est découvrir suite à ça que la plupart des autres ne vous comprendront pas ou ne voudront pas vous comprendre. Seront indifférents à votre détresse.

Le stress post traumatique c’est vivre avec un handicap invisible. On se repose sur des amis quand on peut. Sur des professionnels. Pour continuer à avancer. Continuer à vivre pendant qu’à l’intérieur ce qui a été cassé se referme, souvent mal, s’infecte même parfois. Et continuer d’avancer, toujours, continuer de vivre même si on voit plus comment on pourra faire pleinement confiance à un autre être humain un jour. Et voir tout ce que les autres vous ont vraiment pris, votre capacité à donner, à aimer, à être aimé, à s’aimer. Les voir de jour en jour s’amincir.

Entendre les professionnels parler de retour à la normale, de gestion des crises d’angoisses à coup de respiration. De savoir déjà gérer ses crises d’angoisses mais de voir son intérieur pourrir et trouver personne pour le comprendre. Pour voir la plaie infectée, la gangrène qui s’installe.

C’est un handicap invisible que personne ne voit et auquel on croit vaguement. On exagère, on s’apitoie alors qu’en vrai on meurt.

Présentation

Il est temps. Temps de prendre confiance et de se lancer.

Voici donc le journal de bord d’une victime qui refuse de l’être.

Des mots écrits depuis le jour J. Le jour où tout a commencé. Le jour de la grande implosion, de la fissuration massive. Le premier jour J.

Depuis ce jour, je noircis la blancheur de mon écran de mots. Des mots, encore des maux. Pour vider un peu de cette noirceur qui m’emplit.

J’ai noirci méticuleusement, jour après jour, écran blanc après écran blanc. Raconter ce que je ressentais. Ce que je ne pouvais dire. Ce que j’ai entendu.

Vider tous ces mots en espérant qu’une fois jetés sur l’écran, ils prendraient un sens. Ils retrouveraient une cohérence et cesseraient de n’être qu’un océan houleux de maux prêt à m’engloutir.

Il est temps de les jeter plus loin. De les jeter dans l’abîme. Pour en faire autre chose que des mots. Un projet. Mauvais. Mais un projet. Alors, un à un, dans le désordre, relire les mots, les réarranger, créer avec une histoire au lieu d’un vécu. Et les poser là, suivant l’aléa des corrections grammaticales, des relectures appliquées transformant mes souvenirs en textes.

Ici donc reposent tous ces mots. Espérons qu’ils emportent les autres avec.