Chapitre 2

[J5]

Unité de gestion et de prévention de la violence.

Me voilà dans leur salle d’attente qu’ils partagent avec la consultation pour victimes de torture et de guerre. Et là, serrant ma bouteille d’eau, n’ayant pas dormi depuis plus d’une semaine plus de 20 minutes consécutives, là, entre des jeux pour enfants, des magasines et une bibliobox, là, je regarde la femme en face de moi.

Abattue. Victimes de torture et de guerre. Des gens qui meurent pour de vrai. Fissurés par des lames. Implosés par des bombes. Victimes des mois, des années. Une fois, deux fois, mille fois. En continue.

Et moi, je suis là. Moi qui n’ai rien vécu, rien subit. Il ne s’est rien passé. Et dans ses yeux rougis, c’est ma honte qui je vois.

[J9]

Trop fatiguée. Trop satellisée. Même pour écrire. Pas le fond ni la forme.

Il a fallut expliquer. Raconter. Sans vraiment comprendre. Cette impression d’être à la porte d’un truc. De sentir que ça bouge, que ça détruit, derrière. Mais d’être dehors cette porte close encore pour l’instant. En attendant que ce tumulte interne l’arrache et s’engouffre dans le cadre m’emportant au passage.

Expliquer aux proches. A la famille. Au travail.

Entendre des réponses colériques, empathiques, tristes, paniquées et plates.

Répondre aux questions. Pourquoi rentrer seule. Pourquoi ne pas appeler. Justifier. Rassurer. Fanfaronner.

Et toute cette ouate. Et ce truc au ventre qui part pas. Qui tord. Qui coupe. Et rien qui calme.

[J10]

Son visage ? Hispanique. Sud-américain.

Drogué aussi. Une mâchoire qui grince. Des pupilles cokaïnées.

Mais son visage ?

Ses habits. Jogging sombre. Marcel. Rouge ? Un pull. Enlevé à un moment. Athlétique. Musclé. 1m75.

De son visage, rien. Je n’ai pas voulu regarder jusqu’à ce qu’il me force.

Regarde-moi. Ses mains saisissant ma mâchoire.

Et alors, son visage ?

Je ne me rappelle de rien. Les tics, la drogue, la détermination. Sud-Américain. Colombien. Drogué. Des mots, je m’en rappelle. Des traits, rien. Reste seulement cette odeur tenace de cigarette. Elle, elle ne part pas.

[J12]

Il ne faut pas nourrir votre angoisse. Cela j’avais bien compris lors du premier rendez-vous.

Qu’est-ce qu’elle m’a semblé belle lorsqu’elle est entrée la doctoresse dans cette salle d’attente. Belle, forte, confiante. Des allures de statue grecque. Elle avait expliqué le stress post traumatique, le sommeil, tous les effets secondaires. Ne pas nourrir le stress. D’accord. J’avais compris. C’était une maladie. Compris. Comment gérer au mieux les effets secondaires. Compris. Enfin, il y a avait un protocole. Une marche à suivre. Une piste.

Mais voilà tout. J’avais tout raconter la dernière fois. Et c’était fini. On en parlerait plus. On reparlerait de gérer les effets secondaires sans traiter le mal derrière. C’est une aide d’urgence. Pas une thérapie. Je gère mon stress. Sortir, je gère. Dormir, avec les médicaments, je gère, enfin j’essaie. J’analyse chaque bruit. Je regarde par la fenêtre pour expliquer. Donner du sens à ce que j’entends. Et à défaut de faire dormir, au moins le médicament calme. Un répit.

On ne va pas parler de ces détails encore ? Mais elle n’a rien d’autre à m’offrir. Je voulais un homme, je l’avais eu elle.

Elle n’est plus si jolie. Le charme est rompu. Je ne suis plus impressionnée. Les mêmes phrases que la semaine dernière. Comme si j’étais idiote, sourde, dotée de la mémoire d’un poisson rouge ou les trois. On m’a agressée pas lobotomisée le cerveau. Les mêmes mots, dans le même ordre. Déjà entendus et appliqués alors à quoi bon me ressortir cette vieille rengaine ? Elle n’est que médecin.

Je veux un homme. Pourquoi ? J’en sais rien. Parce qu’ils sont plus apaisants ? Parce qu’ils ont une plus jolie voix ? Parce que conditionnement genré ? Son collègue alors. Quel âge ? C’est important ? Oui. 40. L’origine de son accent ? C’est important ? Oui. Tessin.

Elle trouve ça drôle. C’est une consultation pas un speed-dating. Pourtant, c’est ma confiance pas une rose que je suis sensée lui donner. Alors si des facteurs externes peuvent aider, autant faire avec, même si c’est des a priori. Elle ne comprends rien.

[J13]

Ma collègue m’a dit que vous ne souhaitiez plus être suivi par elle.

– Oui. C’est vous que j’ai eu au téléphone la première fois. Je ne me sens pas à l’aise avec elle.

– Elle m’a dit que vous préféreriez être suivi par un homme.

– Oui.

– Malheureusement, je pars en vacances pour deux semaines.

– Deux semaines ?

– Oui. Ma collègue pense que vous avez un état de stress post traumatique aigu. Je pense qu’il faudrait mettre en place un suivi plus rapide.

– Oui.

– Mais je ne peux rien faire pour vous.


Chapitre 3