Chapitre 1

[J0]

Il est huit heures. Samedi matin. Levée tôt. Rentrée tard. Dormi… un peu, peut-être. Je ne sais plus.

Jour 0. Il faut tout consigner en détail. Après, je pourrais oublier un peu

Et après

Après on verra.

[J2]

Vous avez vécu cela comme un accident de voiture.

Mon corps a juste été confronté à un choc physique, violent certes, mais juste physique. Je suis en état de choc.

En état de choc. C’est tout. Ça va passer. Rapidement.

Ça sera rapide. Un choc physique, ça brise des os, fatigue des muscles, mais ça se répare. Quelques semaines. C’est rien quelques semaines.

C’est rien. Comme un accident de voiture, c’est tout. Ce n’était que ça. Un accident.

Rien d’autre qu’un accident de personne.

[J3]

C’est qui ?

– Je ne le connais pas.

– Vous êtes sûre ?

Oui.

– …

– Je ne le connais pas.

– Sûre ?

– Je connais personne capable de faire ça.

– Vous savez 4 jours, c’est du pipi de chat. Il faut vous arrêter beaucoup plus.

Oui.

–  Il y a quand même quelque chose qui me rassure.

– …

En vous auscultant, c’est plutôt son constat de coup que j’ai l’impression de faire. Il doit être dans un pire état que vous.

[J3]

Arrivée dans ce commissariat.

Tu peux le faire. Tu l’as repoussé lui, tu peux faire ça.

Celui de mon quartier était fermé pour travaux. Descendue en ville. Tourné à pied pour trouver. Plus de batterie.

Tu peux le faire. Respire.

Ce matin, je n’ai pas voulu abdiquer. Je ne suis pas une victime. Je mettrais une jupe. Pour leur prouver. Je ne suis pas une victime.

Le commissariat est devant moi. Deux boutons pour sonner. Un de trop. Blocage. Une fois dedans, trois guichets, barrières à des bureaux lointains. Personne au guichet. Deux de trop. Je fige.

Tu peux le faire.

 – C’est pour quoi ? me demande-t-on sans lever les yeux d’un écran.

Elle est à 2 mètres de moi. Ils sont beaucoup. Je suis seule.

– Déposer une main courante.

– Quoi ?

Ben non c’est pas assez fort pétasse mais tu es trop loin. Et tu comprends rien toi. Tu y comprends rien à chacun de ces mots qui m’écorchent la gorge. Essaye-toi de parler en crachant du verre.

-Je me suis fait agresser.

– Quand ?

– Vendredi.

– Vous êtes blessée, vous avez des marques ?

– Non.

Toujours ces 2 mètres et tous ces autres gens qui nous séparent.

Mais alors, qu’est-ce que vous voulez bien qu’on y fasse ? Fallait venir vendredi.

Elle ne lève pas les yeux de son écran.

Tu peux le faire. Il ne t’a pas arrêté, elle ne t’arrêtera pas.

– Je veux déposer une main courante.

– Pourquoi ?

– Tentative de viol.

Elle se lève. Me regarde pour la première fois

Voilà donc la locution magique qui ouvre des portes. TENTATIVE DE VIOL.

[J4]

Oui, je me suis énervée. J’en avais besoin. Je devais faire quelque chose.

Elle ne comprenait pas l’urgence. Non. Elle ne comprenait pas l’urgence. Pourtant, le policier m’avait dit, prenez cette feuille, appelez-lez, ils pourront vous aider. Un centre d’aide aux victimes. V-I-C-T-I-M-E, ce mot était imprimé partout sur la feuille. Partout. Victime, victime, victime, victime. Martelé. Bam, bam, bam, bam. Parce que je suis ça maintenant. Une victime. Je lui ai dit Non. Un non clair et franc. Je ne suis pas une victime. C’est une feuille pour victime. Je n’en suis pas une. Je ne la prendrais pas.

Alors consciencieusement, il a barré chaque victime. Chaque insulte. Voilà, ce n’est plus écrit. Il en restait deux que j’ai barré moi-même après lui avoir fait remarquer parce que non, je ne suis pas une victime.

Ils pourront vous aider, m’a-t-il dit lorsque je partais. Vous en avez besoin.

Et pourtant au téléphone, une voix m’annonce qu’on ne pourra pas me voir avant deux semaines. Je comprends pas. Ils pourront vous aider. Moi, je meure, je me fissure et on me recevra dans deux semaines ? La fracture de votre âme Madame attendra bien quelques semaines. Par contre pour l’administratif là, elle était réactive la voix. Comment ça vous n’avez pas fait votre déclaration accident auprès de votre assurance ? Il faut le faire tout de suite. Comment vous allez vous faire rembourser après.

Me faire rembourser ? Mais qu’est-ce que j’en ai foutre ? Je vais crever d’horreur et tu me parles assurance ?

C’est ça l’urgence, l’administratif ? Et cette putain de douleur qui me ronge l’intérieur ? Cette acide qui se répand dans tous mes organes ? C’est pas urgent ça ? Si je me vidais de mon sang, on me demanderait de faire ma déclaration d’accident avant de me sauver la vie ? Navrée Madame, vous avez l’artère fémorale sectionnée mais tant que vous avez pas rempli le formulaire en ligne, on ne peut rien faire.

Putain. Je suis satellisée. Je vis dans un autre monde. Je ne dors plus. Tous les bruits me réveillent. Des tranches de 20 minutes. Les gens, des poisons, du verre pilé. Leur contact me glace. Leur vue m’irritent. Et il y a ce truc là, ce truc dans mon ventre qui part pas. Ce truc qui me serre les viscères et m’aspire. Ce vide. La mâchoire serrée, possédée par des mouvements involontaires de droite à gauche.

Et il faudrait que je me calme ? Calmez-vous Madame, vous énervez ça ne sert à rien. Je vous parle tentative de viol et vous me demandez de me calmer ? Ici, la locution magique ne marche pas. Vous ne voulez pas m’aider et je dois me calmer ? Mais putain, j’ai pas demandé un rendez-vous pour remplir ma feuille d’impôt.

Mais oui, je sais que je dois me calmer. Si je veux obtenir son aide, va falloir prendre sur soi encore. Surmonter.

Si j’ai pu l’empêcher lui, c’est pas une voix au téléphone qui m’arrêtera.

Et alors il faut reprendre la posture à laquelle j’ai le droit. Je ne me fâche pas. Comprenez-moi, j’ai peur, je suis angoissée, alors quand vous me dites deux semaines, je panique. Mais ce n’est pas contre vous. Expliquer. Encore et encore. Être compréhensive, douce, calme, chétive, triste, patiente. La seule posture autorisée.

D’eux, de ce pseudo centre d’aide aux victimes, je n’aurais aucune aide d’urgence. Au bout de 10 minutes, le cerbère des rendez-vous me lâche enfin l’existence d’un service de gestion de la violence à l’hôpital. Eux, peut-être…

Et eux on fait. Vite. Ils m’ont passé un médecin au téléphone. Pour parler. Tout de suite. Pour écouter. Tout de suite. Pas dans deux semaines. Tout de suite. Parce qu’il y a urgence.


Chapitre 2